VIII. Aimez-vous Mahler ?

Thanatos fit discrètement glisser un curseur sur l’un des accoudoirs de son trône. Aussitôt, une lumière avare envahit la salle, juste suffisante pour ne pas heurter les murs.

Il se leva et invita Sigur à le suivre dans une autre salle, celle-ci, tout aussi enténébrée, mais tapissée d’appareils mystérieux, dont les diodes multicolores imprimaient mille feux sur la rétine.

L’empereur poussa un curseur de cet étrange tableau de bord, et deux fauteuils confortables, l’un à la taille du géant, l’autre à la taille de l’humain, apparurent d’on ne sait où.

Ils prirent place.

« Votre amie est stupide, dit l’empereur. Elle m’a irrité en évoquant la seule chose dont il ne fallait pas parler.

– Je supplie Votre Majesté d’user de clémence envers elle. Nous sommes étrangers, ignorant les bonnes pratiques de votre société, elle a parlé sans malice. Moi non plus, je ne savais pas qu’il était interdit de parler de la sou... de certains sujets.

– C’est entendu, dans mon extraordinaire magnanimité, je pardonne à cette petite chipie, mais uniquement parce que c’est votre amie et que vous m’êtes sympathique. »

Il dirigea vers le tableau de bord une télécommande et aussitôt apparut entre les deux protagonistes un guéridon chargé de petits fours et de rafraîchissements.

Thanatos poursuivit.

« Je sais lire dans les pensées, et je connais votre opinion sur mon compte : je suis un âne bâté, une sombre brute dépourvue du moindre atome de culture générale. N’ai-je pas raison ? »

Sigur, très mal à l’aise, regardait la pointe de ses souliers, que d’ailleurs il ne voyait pas, et ne répondit rien.

« Vous aimez la musique, n’est-ce pas ? Savez-vous qui a écrit “La Caravane du Caire’’ ?

– Non.

– C’est André Grétry, né à Liège en 1741, mort à Montmorency en 1813. »

Sigur poussa un sifflement d’admiration.

« Continuons à parler musique. Vous aimez Glinka, que vous interprétez avec talent, d’ailleurs. Et quoi d’autre ?

– Je ne suis pas sectaire en la matière : j’aime le jazz, la chanson francophone, les musiques du monde. Mais ma préférence va tout de même aux romantiques austro-allemands : Beethoven, Schubert, Schumann, Brahms, Mahler... surtout Mahler. »

Le tyran manipula de nouveau sa télécommande. Sigur sentit doucement un univers sonore, d’abord imperceptible, l’environner en s’amplifiant. Il reconnut bien vite le « Ruhevoll poco adagio » de la quatrième symphonie. C’était une version assez ancienne, mais le son était d’une remarquable pureté, sans aucun des grésillements qui caractérisent le microsillon. Il lui semblait que les lèvres d’Élisabeth Schwarzkopf frôlaient son oreille et que son souffle lui décoiffait les favoris.

Sigur flottait dans le bonheur.

À la suite de cette audition quasi religieuse, le dialogue reprit son cours.

« Votre Majesté m’autorisera-t-elle à lui poser une question ?

– Je vous écoute.

– Puisque vous êtes, à ce que je viens de découvrir, un connaisseur très averti, je ne comprends pas pourquoi la musique acoustique est interdite dans votre empire.

– C’est très simple : la musique se partage en deux catégories, la musique des hommes et la musique des dieux. Et je suis Dieu. Cette musique m’est réservée à moi et à quelques privilégiés que j’ai choisis. Il ne tient qu’à vous d’appartenir à cette élite. D’ailleurs, un tel niveau artistique est inaccessible au peuple, et il lui serait même nuisible. En outre, ledit peuple se satisfait grandement de la musique “boum-tchak’’ et de la musique “pouac-pouac’’. »

La journée touchait à sa fin, le jeune homme et le géant, devenus presque amis, songèrent à se séparer. Thanatos proposa à Sigur de le faire escorter jusqu’à la rue des Pervenches, où l’attendait sa « petite chipie ». Il l’accompagna jusqu’à la cour du château. Il y fut invité à prendre place à l’arrière d’une limousine.

« Continuez à étudier Glinka. À titre de faveur exceptionnelle, vos instruments vous seront rendus.

– Et mon ordinateur ?

– Et votre ordinateur, et vos bouquins aussi. Mais j’espère que vous allez vite vous familiariser à la langue des images. Ce système de communication est idéal pour développer l’imagination et l’intelligence, et j’ai rendu, en l’imposant, un immense service à la population.

Une dernière recommandation, mon jeune ami : ne vous acoquinez pas trop avec les romanichels. Les gitans sont des hérétiques. Ils adorent un faux dieu, qu’ils appellent Baro Dével. »