VII. Thanatos

« Détenu Sigur Leuret, en salle d’interrogatoire. »

Le cœur rempli d’angoisse, Sigur suivit le gardien dans les couloirs, jusqu’à cette pièce au nom inquiétant. Sur place, l’officier de police Laurent Jade, accompagné de deux sbires, l’attendait de pied ferme.

« Je ne m’attendais pas à vous trouver encore sur mon chemin, jeune homme. Votre comportement depuis votre arrestation est parvenu jusqu’aux oreilles de notre empereur énervé... vénéré. Il veut s’entretenir avec vous. »

« Génial ! se dit notre ami, je vais savoir à quoi ressemble ce cuistre inculte et obscurantiste. »

La voiture de police pénétra dans la cour du château. Les policiers en firent descendre Sigur. Une autre voiture les attendait. Le chauffeur sortit et ouvrit une des portières arrière. Félixérie descendit. Elle portait une sorte de collier de cuir par lequel une chaîne la reliait au poignet de l’adjudant Laure Anjade. Sigur se précipita vers elle pour la serrer dans ses bras.

« Je craignais tant de ne plus te revoir ! »

Félixérie baissait la tête, cachant son visage et ses mains derrière ses longs cheveux bouclés. Elle se sentait terriblement humiliée.

« Vous vous embrasserez plus tard. Sa Majesté vous attend.

– Comment se fait-il que je n’aie pas droit au même traitement que ma camarade ? demanda Sigur.

– Si ça vous amuse, » répondit Laure Anjade.

L’un des miliciens sortit du coffre de la voiture un attirail identique et en équipa notre ami infortuné.

« Merci, » murmura Félixérie, lui souriant à travers ses larmes.

L’étrange quatuor que voilà s’engage sur le célèbre escalier fouillé comme un ivoire de Chine, si nous en croyons Balzac.

À l’intérieur du Château, l’obscurité était encore plus dense que dans les couloirs de la prison. Seuls les bracelets de communication des deux policiers leur permettaient de se repérer dans les sinistres galeries. Ils pénétrèrent enfin dans la vaste salle des États, elle aussi plongée dans le noir. Deux rayons verdâtres permettaient de distinguer un trône sur lequel siégeait un géant : un homme d’une stature dépassant les trois mètres, doté d’une puissante musculature et d’un faciès de belle brute, genre Schwarzenegger.

« Salut à toi ! ô Thanatos, notre empereur divin, toi qui vois tout, qui sais tout et qui peux tout, » proclamèrent les deux policiers à l’unisson.

« C’est tout de même un bel homme, se disait Félixérie. Loukate-moi un peu ces biscoteaux ! »

« Ce gaillard pourrait tuer un éléphant à coup de poing, pensait Sigur. Je ne vais peut-être pas lui dire ce que je pense de lui, ça risquerait de l’énerver. »

« Laissez-moi seul avec ces deux énergumènes, dit Thanatos d’une voix de contrebasse. Et enlevez-leur cette laisse ridicule.

Vous êtes des espions. Vous êtes tous deux envoyés par le roi de Séquanie pour nous espionner.

– Mais pas du tout ! protesta Félixérie.

– D’ailleurs, enchérit Sigur, c’est la première fois que nous entendons parler de la Séquanie.

– La Séquanie, jeune homme, se trouve au-delà des brouillards du nord, traversée par un fleuve au cours sinueux. Sur ses rives s’étend une ville immense.

– Nous ne venons pas du nord. Nous venons... d’en haut.

– C’est ce qu’on m’a dit. Selon d’antiques légendes, la Loire servirait de passage entre deux mondes. En vous y plongeant imprudemment, vous auriez franchi une de ces portes.

– C’est cela, dit Félixérie, c’est tout à fait ce qui nous est arrivé. Votre Majesté a vu juste. Mais notre monde n’est pas une légende. Il existe. Là-haut le ciel est bleu, le Soleil donne la lumière le jour et la Lune brille dans la nuit.

– Nous ne voulons aucun mal à la Ligérie ni à son empereur, poursuivit Sigur, nous avons pénétré dans votre empire par accident, et maintenant, nous voudrions rentrer chez nous. Nos parents doivent s’inquiéter.

– Je comprends, répondit Thanatos, d’un air compatissant, mais hélas, la transition ne peut s’effectuer que dans une direction. On peut descendre d’un monde à l’autre par l’une des fissures du lit de la Loire, mais il est impossible de remonter.

– Pourtant, répliqua Félixérie, je me suis laissée dire qu’en remontant la Loire jusqu’à sa source... »

Le colosse prit soudain un ton sévère et contrarié :

« La source de la Loire ?

– Oui, au mont Gerbier-de-Jonc.

– Gerber quoi ?

– Gerbier-de-Jonc. C’est là que la Loire prend sa source, tout le monde sait ça ! »

À présent, le despote était vraiment fâché :

« Écoute-moi bien, petite sauterelle ! La Loire, elle passe à Tours et à Orléans, point c’est tout ! Personne ne sait d’où elle vient, ni où elle va. Et un bon conseil, ma jolie, évite de soulever ce genre de question, si tu ne veux pas que je te fasse interner en hôpital pychia... pychia... chez les dingues. Est-ce que c’est compris ?

– Oui.

– Oui mon chien ?

– Oui, Majesté. »

Félixérie n’en menait pas large. Mais la colère de Thanatos était retombée aussi vite qu’elle s’était déclarée. L’empereur ordonna même qu’on offrît une petite collation à ces nouveaux venus qui, à présent, étaient plus invités que prisonniers. Après un long entretien, il les autorisa à poser des questions sur n’importe quel sujet, sauf sur les deux tabous que sont la source et l’embouchure de la Loire.

« Pourquoi n’y a-t-il pas de lumière dans votre Empire ?

– Mon petit, il est écrit dans les Saintes Écritures que Dieu veut habiter dans l’obscurité. Cette parole me concerne, moi qui suis Dieu Tout-Puissant.

– Ah !... Et en parlant d’écriture... Pourquoi avez-vous interdit l’usage de l’alphabet ?

– Si le peuple savait lire, je n’aurais plus le monopole du savoir. »

Thanatos donna quelques ordres à leur sujet. Ils ne retourneraient pas en prison, mais demeureraient dans leur maison de la rue des Pervenches, sous la protection des policiers Jade et Anjade et de leurs hommes. C’est donc eux qui répondaient de leur sécurité auprès de l’empereur.

Ensuite, chacun d’eux recevrait l’indispensable et obligatoire bracelet de communication.

En troisième lieu, Thanatos leur accordait une solide recommandation pour un emploi chez G. Dégodaski-Prenloo, le principal employeur de l’empire, et d’ailleurs le seul. Ils ont intérêt à ne pas se faire virer.

Enfin, il leur fit offrir à chacun une entrée pour le parc zoologique de Beauval.

« Le parc possède une attraction très intéressante, et aussi très éducative. Vous y verrez qu’en Ligérie, il vaut mieux prendre le parti des ténèbres que celui de la lumière. »

Thanatos, lui aussi se trouvait plus ou moins rassuré. Ces jeunes gens étaient-ils des menteurs, ou venaient-ils réellement d’un monde inconnu ? Il leur accorda le bénéfice du doute, bien qu’il soit d’essence divine et omnisciente. Il convia enfin Félixérie à prendre congé. Sigur s’apprêtait à la suivre.

« Pas vous, Monsieur Leuret. J’ai encore quelques petites choses à vous dire. »