VI. Django

« Tiens, romanichel, tu as de la compagnie ! »

Le gardien venait de pousser rudement Sigur au milieu de la cellule. Assis sur son lit, le « romanichel », un jeune homme basané aux épais sourcils et aux cheveux noir de jais, plus âgé d’une dizaine d’années, couvrait le nouveau venu d’un redoutable regard.

« Euh ! Bonjour, hasarda Sigur.

– Bonjour... »

Notre jeune prisonnier regardait son compagnon de captivité.

« Probablement un voleur de poules, » pensait-il.

« Je sais ce que tu penses : je suis un voleur de poules, et c’est pour cela qu’on m’a mis en prison.

– Euh !... Mais non, pas du tout.

 

– Tu n’as pas l’air bien au courant. Ici, on ne met plus les voleurs en prison. D’ailleurs, il n’y a plus rien à voler, pas même pour nous les gitans, pas même un tout petit poussin. Thanatos, l’empereur autoproclamé, possède toutes les richesses. Il les a volées. Il possède tout, sauf la lumière, seulement les faisceaux de femme veuve dont la police se sert pour nous traquer. Le jour où il trouvera la véritable lumière, elle le tuera. »

Les deux hommes se turent. Sigur pensait à Félixérie. Comme elle devait avoir peur ! Pourvu qu’elle ne soit pas maltraitée !

Au quartier des femmes, en effet, Félixérie n’était guère mieux lotie. Précipitée, par une gardienne patibulaire, comme une carcasse de poulet au milieu d’une meute de chiens, elle se trouvait au centre d’une étroite cour cimentée entourée de minuscules cellules, au beau milieu d’une trentaine de femmes, de quinze à trente ans, qui l’accueillirent chaleureusement :

« Eh bien, voilà ! Comme si on n’était pas assez serrées ! Voilà une greluche qui s’amène !

– Elle n’a pas l’air très futée !

– Pas très futée ? Complètement naze, tu veux dire !

– Une vraie cloche !

– Tout de même pas bête au point de ne pas comprendre que si elle tient à la vie, elle a intérêt à obéir et à la fermer. »

Félixérie aurait voulu appeler Sigur à son secours. Il aurait certainement appris les bonnes manières à ce troupeau de garces en distribuant à volonté gifles et coups de basson. Elle fit beaucoup d’efforts pour retenir ses larmes.

La plus âgée, qui est aussi la plus grande, s’approcha d’elle, d’un pas lent, mais résolu.

« Comment t’appelles-tu ?

– Félixérie. »

La jeune femme la toisa avec une expression d’étonnement.

« Félixérie... Félixérie... Félixérie ? Tu en es sûre ? Pas Félixévie ou Vélixérie ?

– Je suis assez grande pour savoir comment je m’appelle. »

La femme lui empoigna le col des deux mains et la souleva à bras tendus.

« Si tu veux un séjour sans trop de problèmes, je te conseille vivement de ne pas faire ton caïd, surtout pas avec moi. Ton prénom !

– Félixérie.

– Bien ! dit-elle en relâchant sa prise, Félixérie. Ce n’est donc pas un délit de prénom.

– Je ne comprends pas.

– C’est normal. Tu ne comprends rien. Tu débarques. Moi c’est Sylvie : Sylvie Triol. »

Sylvie lui serra la main, avec une pression douloureuse, mais presque amicale.

Celle qui semblait être son bras droit lui tendit la main à son tour.

– Je m’appelle Valérie : Valérie Golbochard. »

Les autres filles se présentèrent chacun leur tour. Vingt-cinq pour cent d’entre elles se prénommaient Sylvie, suivies dans l’ordre décroissant par les Valérie, les Virginie, les Véronique, les Viviane.

Sigur avait réussi à briser la glace avec son camarade.

« Toi non plus, dit le gitan, je suppose que tu n’as rien volé ni détourné, et que tu n’as pas de sang sur les mains.

– En fait, j’ai démoli les mâchoires d’un type à coup de basson.

– Pas mal !

– Mais je ne crois pas que ce soit tellement cela qu’on me reproche : c’est plutôt d’avoir fait de l’arme du crime un usage normal, c’est à dire, d’avoir soufflé dans l’anche double du basson pour produire un bas son.

– Mais c’est très bien, tout ça !

– Et en plus, ma copine a des tas de livres dans sa bibliothèque. C’est une littéraire. Ça n’avait pas l’air de leur plaire.

– Félicitations, l’ami, tu es des nôtres ! s’écria-t-il en lui serrant la main. Comment t’appelles-tu ?

– Sigur. Sigur, ça veut dire victoire, en islandais.

– En islandais ? Tu viens donc de très loin !

– Non, je suis né à Blois.

– Moi je m’appelle Django. Je fais partie du peuple des voyageurs, des romanichels, comme dit l’autre, mais tu t’en étais douté. En fait, Django, ce n’est pas mon vrai nom. Nous autres les gitans, nous nous appelons tous Reinhardt ou Winterstein. Quand on appelle Winterstein, toute la moitié du clan se retourne. Alors on nous a tous donné des surnoms. Moi, c’est Reinhardt, mais on m’appelle Django.

– Django Reinhardt ! Pas de problème, je m’en souviendrai. »

Instinctivement, il se mit à siffloter « Nuages », la célèbre mélodie de son illustre homonyme.

« Et pourquoi es-tu en prison, Django ?

– Pour alphabétisation.

– Alphabétisation ?

– Alphabétisation. Le plus grave des crimes selon Thanatos. Les gitans apprennent aux gens à lire et à écrire.

– Alors que Thanatos a proscrit l’écriture.

– Tu as tout compris ! Nous courons les villages et les quartiers, enseignant les rudiments de la langue à une population avide de savoir. Nous sommes la hantise du tyran qui a fondé son pouvoir sur l’ignorance du peuple. Mais la police impériale est impuissante contre nous. Dans nos roulottes, nous disparaissons d’un bout de l’empire à l’autre, et d’autres gitans viennent poursuivre le travail que nous avons commencé.

– Dans ce cas, pourquoi t’ont-ils arrêté ?

– Il faut croire que je suis plus bête que les autres.

– Voilà que les gitans apprennent à lire aux gadjé ! C’est le monde à l’envers !

– Pardon ?

– Non, rien. »

Au bout de quelques jours, Félixérie s’était, tant bien que mal, intégrée au groupe de prisonnières.

Elle trouva enfin le courage d’aborder la plus jeune.

« Dis-moi, Véronique, je sais bien que je suis une idiote et que je ne comprends jamais rien, mais explique moi quand même. Qu’est-ce que c’est que cette histoire de délit de prénom ?

– Décidément, je me demande d’où tu débarques ! Bon ! Tout a commencé quand Thanatos ...

– Thanatos ?

– Oui, Thanatos ! Ne me dis pas que tu n’as pas entendu parler de l’empereur Thanatos !

– Ah ! Oui ! Thanatos ! L’empereur ! Oui, bien sûr !

– Eh bien ! Thanatos a acheté les services d’une voyante qui lui a prophétisé qu’une fille appelée “Vie’’ le jetterait au bas de son trône, et même qu’elle le tuerait. Alors, ça lui a mis la frousse, à Thanatos. Il a cherché dans son royaume une femme prénommée “Vie’’. Comme il n’en a pas trouvé, il a fait arrêter celles qui portaient la syllabe “Vie’’ dans leur prénom, à commencer par les Sylvie. Puis il s’est rabattu sur celles qui portaient, séparées ou en désordre, les lettres V, I, E, bien qu’il ait lui-même interdit l’usage de l’alphabet. Valérie, Véronique, et consorts.

– Ce Thanatos est vraiment taré. Mais alors, toutes les Valérie et toutes les Sylvie sont en prison ?

– Non, pas toutes. Seulement les premières qui n’étaient pas préparées. Maintenant, celles qui portent des prénoms interdits se sont organisées. La plupart se cache derrière des pseudonymes, ou bien elles se sont enfuies avec les gitans, d’autres encore ont rejoint la Salamandre. »

La Salamandre. Félixérie n’osa pas relever la question, de peur de passer encore pour une imbécile.

« Sigur, si tu sors de cette prison et qu’un jour tu as des problèmes avec l’autorité, rendez-vous à Chambord. Cette recommandation est aussi valable pour ta copine. Mais surtout, dis-leur bien que tu me connais, sinon ils vont te massacrer. »