V. Laure et Laurent

Deux ou trois jours s’étaient écoulés. Nous devrions plutôt dire : deux ou trois tranches de vingt-quatre heures, sachant qu’il n’y avait pas de jour sur cette étrange planète. Sigur et Félixérie maîtrisaient maintenant parfaitement la partition de Glinka, puisqu’ils avaient tout le temps pour l’étudier. Le temps justement leur paraissait long. Jusqu’à quand allaient-ils encore se terrer dans cette sorte d’abri anti fin du monde ? Leurs réserves de nourriture commençaient à diminuer et il faudrait bien qu’ils trouvent un moyen de s’approvisionner.

« Je veux rentrer chez moi ! »

Félixérie pleurait, Sigur la consolait.

Ils réfléchissaient.

« Puisque la Loire est la porte d’entrée de ce monde mystérieux, il doit s’y trouver aussi une porte de sortie. Retournons sur “ma” plage. Essayons de remonter par où nous sommes descendus.

– Tu crois que ça va marcher ?

 

 

– Je n’en sais rien du tout. En tout cas, ce sera une raison de sortir, malgré notre peur de l’extérieur. Peut-être apprendrons-nous quelque chose d’intéressant en traversant la ville.

– Tu as raison. Je ne tiens pas à ce que nous mourrions dans notre trou comme deux rats dans une nasse. »

La sonnerie de la porte coupa court à leurs réflexions.

« Police impériale. Ouvrez ! »

« Ouvrez, au nom de l’empereur ! » ajouta une voix féminine, tout aussi autoritaire.

« C’est le type que tu as démoli à coups de basson. Il a dû porter plainte.

– À moins que ce soit celui que tu as estourbi à coups de pibouic.

– Au nom de l’empereur, ouvrez, ou j’enfonce la porte.

– Voilà ! Voilà ! Pas la peine de s’énerver, on arrive. »

Sigur ouvrit. Un homme et une femme en uniforme pénétrèrent dans la maison sans attendre d’y être invités. Ils exhibèrent chacun leur plaque.

« Lieutenant Laurent Jade, police impériale.

– Adjudant Laure Anjade, police impériale. »

« On commence à le savoir, qu’ils sont de la police impériale, ces deux-là » se disait Sigur.

« Police impériale ? raisonnait Félixérie, c’est donc un empereur qui dirige ce pays de débiles ! »

« On vous a dénoncé pour avoir joué de la musique avec une clarinette et un grand machin marron, annonça gravement Laurent Jade.

– Un grand machin marron, ça s’appelle un basson, répliqua Sigur. C’est un instrument à anche double, comme le hautbois, le hautbois d’amour qui est un hautbois en la, le cor anglais qui en est l’alto, le basson qui en est la basse, et le contrebasson, qui, comme son nom l’indique, en est la contrebasse, ainsi que de nombreux instruments folkloriques, tels que la bombarde, la cornemuse, le biniou, la zourna, et cætera…

– Quelle science ! ironisa Félixérie.

– La musique acoustique est interdite, par décret de l’empereur, répondit sévèrement Laure Anjade. Vos instruments seront confisqués. »

Nos deux amis donnaient libre cours à leur indignation.

« C’est bien notre chance ! Un empereur béotien qui n’aime que la techno !

– Oh ! Non ! Par pitié ! Pas les instruments !

– Pas de rouspétances ! Sinon, vous n’avez rien d’autre à déclarer ?

– Oh ! Non ! répondit Sigur. Je n’ai plus rien à vous dire.

– Ne jouez pas au benêt avec nous ! Je demande si vous n’avez rien d’autre à déclarer : pas de guitare, de violon, de saxophone, de flûte à bec, d’accordéon ?

– Non, rien de tout cela. Pas non plus de cannabis, de morphine, de cocaïne, de kif, de chanvre indien...

– Vous êtes vraiment demeuré ! Tous ces produits-là sont autorisés par la loi. Bon ! Assez perdu de temps ! Vous êtes placés tous les deux en garde à vue. Suivez-nous au poste de commandement. Ensuite, ma collègue reviendra perqui-sitionner chez vous.

– Elle a un mandat ?

– Elle n’en a pas besoin. »

Les deux policiers menèrent sans ménagement nos deux amis dans leur voiture.

« On ne vous met pas les menottes parce que vous n’avez pas l’air très dangereux, mais gare à vous si vous faites les marioles. »

Le véhicule, dont les feux fonctionnaient, les conduisit à travers la ville, jusqu’à pénétrer dans un bâtiment sinistre, près du château. Sur leur parcours, les prisonniers avaient été témoins de plusieurs bagarres, dans les rues.

« Vous ne faites rien pour arrêter toutes ces incivilités ?

– Ça fait partie de la vie. »

Sigur et Félixérie furent placés dans le même espace, derrière des barreaux, sous bonne garde policière. Ils demeuraient silencieux.

Combien de temps s’écoula encore avant qu’on les convoque tous deux dans une pièce grise sans fenêtre, heureusement éclairée d’un néon blafard ?

« Vous avez de la lumière, ici ? s’étonna Sigur.

– Évidemment ! D’où sortez-vous donc ? Seuls les représentants de l’autorité ont droit à la lumière et au carburant. »

On les fit asseoir. Nos deux policiers tournaient autour d’eux comme deux vautours approchant leur proie. Laure frappait la paume de sa main avec sa matraque. Et ça, ce n’était pas très bon signe.

« Comment se fait-il que vous n’ayez pas de bracelets ?

– Oh ! Moi, vous savez, répondit Félixérie, je ne suis pas très bijoux ? »

Une violente gifle de la main de Laure lui fit comprendre que la question était sérieuse. La jeune fille tomba, anéantie, le visage contre la table.

« Je répète ma question : où sont vos bracelets ? »

Aucune réponse.

Sigur hasarda enfin :

« Vous voulez parler de cet appareil que tout le monde regarde à son poignet ?

– Évidemment ! Petit imbécile !

– Nous n’en avons pas.

– Le port du bracelet de communication est obligatoire, par décret de l’empereur. »

Laurent sortit un volume de sa poche.

« Qu’est-ce que c’est que ça ?

– Ça, répondit Félixérie qui relevait la tête et sortait du cirage, c’est “Cyrano de Bergerac” le chef d’œuvre d’Edmond Rostand, dont je vous recommande la lecture. C’est probablement le seul livre au monde qui mentionne mon prénom : Félixérie.

– Toi, la gourdasse, tu tiens vraiment à ce que je t’en colle une deuxième ! Qu’est-ce que c’est ?

– Un livre, répondit-elle du bout des lèvres.

– Les livres sont interdits, par décret de l’empereur. »

« Il n’aime pas la musique, il n’aime pas les livres ! Qu’est-ce que c’est que cet empereur du dimanche ? »

Sigur, nous le comprenons, n’osa pas formuler cette réflexion de vive voix, par crainte de s’en prendre une.

Le milicien exhiba ensuite un objet plat, bien familier de nos contemporains.

« Et ça ?

– C’est mon ordinateur portable.

– Je le vois bien que c’est un ordinateur portable. Tu me prends pour un nigaud ? »

Laurent démarra l’ordinateur et montra l’écran à Sigur.

« Qu’est-ce que c’est que ce programme ?

– C’est mon traitement de texte. J’utilise “Word’’, comme la plupart des gens.

– Les traitements de texte sont interdits. L’usage de l’alphabet latin est interdit, par décret de l’empereur. »

« Voilà donc la raison de tous ces idéogrammes, » pensait le jeune garçon.

Les deux policiers avaient pris un ton particulièrement sévère, les chefs d’accusation étaient graves :

« Non possession de bracelets de communication, détention de traitement de texte, détention de livres, détention d’instruments de musique acoustique. Chacun de ces délits est passible de plusieurs années de prison, vous serez certainement condamnés à mort. »

Félixérie éclata en sanglots, trépignant et battant la table des mains. Sigur, lui aussi, avait grand peine à contenir son émotion.

« Mais ce n’est pas possible à la fin ! Qu’est ce que c’est que cette histoire ? criait-elle. On n’a rien fait de mal ! Nous ne sommes pas d’ici. Nous ne connaissons pas votre empereur. Tout ça parce que j’ai voulu me baigner dans la Loire ! Je suis tombée dans un trou. J’aurais vraiment mieux fait de me noyer !

– Ça suffit maintenant ! conclut Laurent Jade. Vous allez passer la prochaine unité-sommeil au violon, puisque vous aimez tant la musique acoustique, et demain, nous vous conduirons en prison, en attendant le jugement de l’empereur. »

Nos deux aventuriers demeurèrent longtemps dans leur cellule sans oser se parler.

Sigur dit enfin :

« Ainsi, ton prénom si peu banal te vient d’Edmond Rostand. Je n’ai jamais osé te le demander, de peur de te vexer.

– Mes parents sont acteurs, et ils se sont connus en jouant Cyrano de Bergerac. Et j’ai encore de la chance, j’aurais pu m’appeler Barthénoïde, Urimédonte, ou Cassandace.

– Ou Roxane.

– Ou Roxane... Non, c’est trop commun. Mais Urimédonte ! Ah ! Que je t’aime Urimédonte ! Tu imagines un peu ? Et toi, Sigur, ton prénom ne court pas les rues non plus.

– Mes parents sont passionnés de culture nordique. Alors ils m’ont appelé Sigur. C’est la variante scandinave de Siegfried. »

Ils se turent à nouveau. Ils entendaient leurs gardiens se disputer.

« Comment ? Laure ? Une fille intelligente comme toi ! Ne me dis pas que tu crois à ces balivernes !

– Parfaitement, j’y crois. Et c’est mon droit. Ma mère m’a toujours parlé d’un monde au-dessus du nôtre : un monde qui n’est pas limité par les brouillards, un monde où il y a le Soleil le jour et la Lune la nuit, un monde où la Loire s’élargit de plusieurs kilomètres avant de se confondre avec l’océan.

– Ridicule ! Et, bien entendu, tu rêves de débarquer un jour dans ce monde-là !

– Il n’est pas interdit de rêver. La gamine n’a pas menti, j’en suis sûre. Elle vient de ce pays d’en haut, et elle est tombée en Ligérie, avec son copain, par accident. Ma mère disait aussi qu’en remontant la Loire jusqu’à sa source, on pourrait pénétrer dans leur monde.

– Sornettes que tout ceci ! Ces deux-là se moquent de nous. Il n’y a pas de ciel au-dessus de la Ligérie, encore moins de monde vivant. Quant à la Loire, elle disparaît dans l’Empire des Brouillards dont personne ne revient. »