IV. Le Trio pathétique

Sigur prit donc ses quartiers rue des Pervenches. Les deux jeunes gens n’osaient plus sortir tant la ville leur était devenue effrayante. La télévision ne diffusait plus aucun programme. Il leur restait chacun leur ordinateur portable pour se divertir par quelque araignée solitaire. Et, parlant d’araignée, ils n’avaient plus non plus de connexion avec la toile.

Heureusement, leur vue s’était totalement accoutumée à l’obscurité. Ils pouvaient à présent lire comme en pleine lumière. Quelle chance qu’ils aimaient la lecture !

Quelle chance aussi qu’ils soient musiciens ! En dehors du lycée, ils se croisaient parfois au conservatoire municipal. Sigur y apprenait le basson, Félixérie la clarinette. Ils fréquentaient tous deux la classe de musique de chambre et leur professeur, monsieur Blandinières, leur faisait étudier le Trio pathétique de Glinka.

 

 

Ils se remirent à l’ouvrage. Cette partition russe était finalement l’unique lien qui les rattachait au monde réel et logique duquel le lit de la Loire les avait séparés. Mais sans pianiste, et sans l’irrésistible accent marseillais de leur professeur, ce Trio pathétique était devenu un pathétique duo. Quoiqu’il en fût, la musique était un bon moyen de dissiper leur ennui.

Ils entamaient justement l’Allegro con spirito quand on sonna. Sigur posa son instrument sur sa chaise et alla ouvrir. Deux hommes se trouvaient face à lui sur le perron.

« Vous faites trop de bruit avec vos bouts de bois.

– Ça s’appelle de la musique. »

L’individu, qui ne saisissait pas la différence répondit par un coup de poing au milieu du visage. Sigur s’étala au sol. Félixérie poussa un cri aigu.

Profitant de la stupeur et de la surprise, les deux compères avaient investi le salon. Sigur se releva. Il reçut aussitôt un deuxième coup de poing. L’ayant vu venir, il l’encaissa et riposta par un crochet du droit qui envoya son adversaire rouler au tapis. Félixérie applaudit.

L’autre malotru se précipita sur Sigur. Échange de coups et de gnons. Félixérie ne voulut pas rester les deux pieds dans le même sabot. Elle étendit d’un coup de genou retentissant le premier de ces messieurs qui commençait à se relever. Puis elle lança un coup de pied rageur dans les lombaires du second qui étranglait son ami entre ses mains. Celui-ci lâcha sa prise et frappa en direction de la jeune fille, qui esquiva le coup.

Sigur combattait maintenant la première victime de Félixérie, plus furieux que jamais. Félixérie, quant à elle, frappait tant qu’elle pouvait de ses jolis petits poings. Elle avait moins de force que son adversaire, mais beaucoup plus de souplesse dans ses jambes, se baissant et ripostant avec rapidité. Bien qu’ils manquaient de puissance, ses coups gagnaient en efficacité et ne laissaient aucun répit à la grosse brute.

Beignes et torgnoles, châtaignes et mandales fusaient de tous côtés.

Sigur avait de la peine à maîtriser son bonhomme. À chaque ramponneau qu’il distribuait, il s’en recevait deux.

« Ça commence à bien faire ! » dit-il.

Rompant le combat un court instant, il saisit son basson et porta deux grands coups de culasse dans les mandibules du voyou qui s’étala en hurlant, l’appareil masticatoire hors service.

Cette nouvelle technique musicale n’échappa pas à Félixérie qui, saisissant sa clarinette par le pavillon, la fit tournoyer au-dessus de sa tête en poussant des cris de walkyrie. Son adversaire se prit la clé de douzième en plein dans l’angle du maxillaire. Le trouvant tout abasourdi, elle le frappa d’une dizaine de coups dans l’estomac avec l’extrémité biseautée de son instrument, qu’on appelle le bec. L’homme tomba en hurlant de douleur. Saisissant des deux mains sa clarinette, la jeune virtuose comprima la trachée du larron avec le système Bœhm. Celui-ci, le larron, pas le système Bœhm, s’affala, terrassé. Félixérie n’avait plus qu’à l’empoigner par le col et le traîner sur le perron.

« Quel talent ! s’exclama son compagnon. Même Sabine Meyer n’aurait pas exécuté aussi bien ce concerto de sport ! »

Sigur empoigna son voyou, toujours assommé, et le jeta dehors.

Ils verrouillèrent la porte.

« Je n’avais jamais remarqué que tu étais aussi fort.

– Et moi, je n’avais jamais remarqué que tu étais aussi belle. »

Félixérie ne s’attendait pas à ce compliment. Elle rougit.

« Et si nous revenions à Glinka ? »

La jeune fille regarda son instrument avec dépit :

« Voilà que mon anche est ébréchée, maintenant. »

Le temps d’en prendre dans son étui une nouvelle, qu’elle humecta de sa salive et plaça soigneusement sur le bec d’ébonite, et le duo reprit son cours, comme si rien n’était arrivé.