II. Félixérie

Le corps de Félixérie gisait, inerte, sur la rive, les deux jambes immergées, le visage plaqué contre le sol. Durant d’interminables minutes, elle resta prostrée face contre terre, expectorant du sable et de l’eau sale. Enfin, sortant progressivement d’une terrible agonie, elle reprit, soulagée, une respiration régulière.

Elle était épuisée, se plaçant d’instinct en position latérale de sécurité, elle plongea dans un sommeil agité. Elle quitta enfin sa torpeur. Où était-elle ? Ne devrait-elle pas être au lycée ? Quelle heure était-il ?

Il faisait nuit. Une de ces nuits épaisses qui ne laissent rien entrevoir. Seul le contact du sable sous ses mains et le bruissement du fleuve à son oreille lui donnaient un indice : elle était de nouveau sur « sa » plage.

Tous les instants de ce terrible incident se bousculaient dans sa mémoire : les sermons de sa mère qu’elle aurait mieux fait d’écouter, les plaisirs de la baignade, le lit de la Loire s’entrouvrant sous ses pieds, enfin, la terrible noyade à laquelle elle a survécu, comme par miracle.

Ses yeux s’habituaient à l’obscurité, elle distinguait à présent le buisson où ses habits tenaient toujours accrochés.

« Maman doit se mourir d’inquiétude, » pensait-elle.

Elle fouilla dans ses poches et en tira son téléphone portable. Pas de tonalité.

« Il ne manquait plus que ça ! Tant pis. Rentrons. »

S’étant rhabillée, elle marcha en tâtonnant jusqu’à son véhicule à deux roues. L’éclairage est en panne. Notre jeune amie balança quelques gros mots dans le style « tainfichier », puis se résigna.

« Me voilà bonne pour la marche ! Cinq malheureux kilomètres. Ça va me muscler les mollets ! »

Elle ramassa son sac à dos et s’éloigna, mâchant à la fois son sandwich au jambon et sa méchante humeur. Mauvaise humeur qui pourtant se dissipait à mesure qu’elle approchait de l’écurie. D’ailleurs, à mesure qu’elle approchait de l’écurie, quelque chose l’inquiétait : pourquoi la ville n’était-elle pas éclairée ? Panne générale ?

Elle marchait, et dépassa bientôt le panneau encadré de rouge qui signalait l’entrée de l’agglomération. Puis elle s’arrêta net. Quelque chose n’était pas normal. À moins que la fatigue lui ait troublé la vision. Elle revint face au panneau. Son téléphone portable, devenu inapte à téléphoner, lui fournissait une vague lueur pour mieux voir. Et justement, elle avait bien vu. Le nom de la commune avait été remplacé par deux dessins : une bouteille et un œil.

« On dirait un rébus : “litre-œil” ? – “vin-œil” ? Vineuil ! Quel est donc ce mystère ? »

Elle poursuivit sa marche, le cœur troublé.

Bientôt, nouveau panneau, nouveau rébus : une aile d’ange plantée dans une souche.

« Souche-aile ? Aile souche ? Aile-tronc ? Aile racine ? Des racines et des ailes ! Quel rapport avec le nom de la ville ? »

Au loin, sur le pont, il lui semblait voir comme des lucioles en mouvement.

Elle franchit la Loire, pénétra dans la ville, et comprit que ces lucioles étaient des passants qui portaient tous une sorte de bracelet-montre équipé d’un écran, seules sources de lumière dans cette nuit sans lune, car aucun réverbère ne défiait l’obscurité.

Dans la ville, rares étaient les maisons éclairées. Quelques citadins circulaient dans les rues. Ils circulaient comme ils pouvaient. À pied, à bicyclette, à vélo-taxi, à cheval, en voiture attelée. Félixérie ne croisa qu’une seule automobile : une voiture de police.

Il lui restait encore du chemin, toute la ville à traverser pour rejoindre le pavillon familial, rue des Pervenches.

Elle y parvint enfin, exténuée. La porte était ouverte. Elle actionna un interrupteur. Pas de lumière.

« Papa ? Maman ? Vous êtes là ? »

Silence.

« No ansouère ! » murmura-t-elle, car elle aime bien cabosser l’anglais. En cours, elle le prononce d’ailleurs impeccablement : elle respecte la langue de Shakespeare et méprise celle de Britney Spears.

Elle osa un regard dans la chambre de ses parents qu’elle trouva déserte. Aucune trace de vie dans cette maison. Même Nokky, son yorkshire était absent au comité d’accueil.

Félixérie ne comprenait rien à cette situation. Elle s’abattit sur son lit, envahie par le découragement, puis se laissa vaincre par la fatigue et sombra dans un sommeil de fonte.