XI. Jézabel contre Jézabel

Le téléphone sonna chez les Andropoulos. Hélèna décrocha.

« Allo ?… Bonjour, madame… Je vous le passe… »

« C’est pour toi, » dit-elle froidement en tendant le combiné à son mari. Périklès devint livide.

« Allo ? Samantha… Oui… Comment ça s’est passé ?… En fait, pas très bien. Tu as peut-être commis une erreur en me chargeant de cette mission.

– Une erreur ! Samantha éclata de rire. Sache, mon petit bonhomme, que Samantha Low ne commet jamais d’erreur. Elle est omnisciente, omniprésente et omnipotente. Dis-moi, combien étiez-vous de participants à la Stadthalle ?

– Je ne sais pas. Trois ou quatre mille ?

– Presque cinq mille. Et sur ces cinq mille, c’est toi seul que j’ai choisi.

– Alors pourquoi n’ai-je pas réussi ?

– Je ne t’ai pas promis le succès immédiat. Il faut bien que j’éprouve un peu ta patience et ta foi. D’ailleurs, le Fils de Dieu a été rejeté par son propre peuple, trouves-tu étonnant qu’ils rejettent aussi la prophétesse des derniers temps ?

– Non.

– Tu as été obéissant, Périklès, tu as agi et parlé conformément à mes instructions, tu seras récompensé. Dimanche prochain, tu apporteras de nouveau le message que je te dicterai par l’Esprit. Et cette fois-ci, tes brebis croiront. As-tu foi en moi, Périklès ?

– J’ai foi en toi, Samantha.

– Bien ! Et Lynda ?

– Lynda ?

– Oui, Lynda, l’arrogante reine de Syldurie. Je n’en connais pas d’autre.

– Chaque fois que je prononce le nom de Lynda, tu te mets en colère.

– alors ! Parle-moi d’elle sans la nommer. Comment a-t-elle réagi ?

– C’est justement mon principal souci, non seulement Ly… la reine n’a pas été réceptive, mais elle s’est opposée publiquement à moi. »

La voix de Samantha avait brusquement augmenté de volume et de fréquence.

« Et depuis quand une reine obéirait-elle à un petit curé ? Il est temps qu’elle apprenne quel homme tu es et quel maître tu sers. Elle pliera les genoux, de gré ou de force. Je la briserai, cette impie, cette maudite, cette hérétique, cette Athalie, cette Jézabel !

– Comparer Lynda à Jézabel ! Euh… Tu exagères peut-être un petit peu.

– Je n’exagère en rien. “Ce que j’ai contre toi, dit Dieu, c’est que tu laisses la femme Jézabel, qui se dit prophétesse, enseigner et séduire mes serviteurs, pour qu’ils se livrent à la débauche.”[1]

– Lynda participe activement à la vie de l’église, mais elle ne se prétend pas prophétesse, et elle n’enseigne pas.

– Elle séduit mes serviteurs pour qu’ils se livrent à la débauche. Elle les détourne de la vérité afin qu’ils ne croient pas en moi. Que tous les feux de l’enfer la grillent éternellement !

– Voilà ! J’ai prononcé le nom de Lynda, et tu es en colère.

– J’ai de bonnes raisons d’être en colère ! Écoute-moi bien. Je veux que cette reine impie se repente de ses blasphèmes, et qu’elle vienne jusqu’à moi, à Heidelberg, et qu’elle se traîne publiquement à genoux pour implorer mon absolution. Si tu ne parviens pas à la convaincre, ne te tracasse pas, c’est moi-même qui irai à elle. Et tu peux déjà la prévenir qu’elle va sévèrement dérouiller. À bon entendeur ! »

Elle raccrocha. Hélèna souffla comme si elle avait retenu sa respiration pendant toute la conversation.

« Comme elle y va ! » soupira Périklès.

Quelques minutes, ou quelques heures s’écoulèrent. La sonnerie du portail retentit. Hélèna se leva et regarda l’écran.

« C’est Jézabel, dit-elle ironiquement, et je ne lui trouve pas l’air particulièrement jouasse.

– Il ne manquait plus que celle-là ! Elle va me tuer ! Dis-lui que je ne suis pas là !

– Je ne sais pas mentir. Et d’ailleurs, ta Ferrari est dehors. »

Hélèna télécommanda l’ouverture du portail et accueillit sa visiteuse sur le perron.

« Que nous vaut l’honneur de ta visite, chère Lynda ? Entre. Veux-tu une tasse de thé ?

– Merci, Hélèna, plus tard. Il faut que je parle à ton mari. C’est important.

– Dans ce cas, je te propose de l’accompagner dans son bureau, vous serez plus tranquilles pour discuter. »

Hélèna les conduisit vers le bureau. Périklès adressait à sa femme un regard qui semblait dire : « Au secours ! Ne m’abandonne pas ! »

« Alors, Périklès, dit Lynda en fermant la porte derrière eux. Es-tu satisfait de ton coup d’éclat de ce matin ?

– À vrai dire, non, pas tellement.

– Ton petit numéro nous a bien surpris, et j’espère que, maintenant, tu vas te ressaisir.

– En effet, j’ai l’intention de me ressaisir. Dimanche prochain sera différent.

– Tu as intérêt. Je compte sur toi pour présenter des excuses publiques.

– Comment ça, des excuses publiques ? Il n’en est pas question ! M’excuser pour quoi, d’abord ?

– Pour avoir mené ton troupeau vers un champ de ciguë !

– De quel droit ? Qu’as-tu reçu de la Révélation ? Tu n’as pas de leçon à me donner. D’ailleurs, “il n’est pas permis à la femme d’enseigner, ni surtout de prendre autorité sur l’homme. Elle doit demeurer dans le silence.”[2] C’est écrit.

– Cette règle ne s’applique pas à ta Jézabel de service, évidemment ! »

Périklès se leva, furieux.

« Attention, Lynda, attention ! Tu oses blasphémer contre la prophétesse ! Elle ne te porte déjà pas dans son cœur ! Si tu la cherches, tu vas la trouver ! Ça pourrait chauffer pour ton âme !

– Si je la trouve, ça pourrait chauffer pour ses dents.

– Comment oses-tu ? Tais-toi ! Sors immédiatement de chez moi, Athalie ! »

Périklès l’agrippa par les épaules pour la jeter dehors. Lynda se dégagea. Le poussant du plat des deux mains, elle le fit tomber lourdement dans son fauteuil.

« Modère-toi, Périklès ! Ne sais-tu pas sur qui tu as porté la main ?

– Et toi, Athalie, est-ce ainsi que tu traites Périklès, apôtre des pays de l’Égée ? »

Lynda éclata d’un rire moqueur :

« Apôtre des pays de l’Égée ! N’importe quoi, mon pauvre ami ! Ajoute aussi patriarche de Byzance, pendant que tu y es ! Bon ! Restons sérieux ! Je te donne une semaine pour rattraper tes boulettes. Si dimanche, tu n’as pas renié publiquement tes erreurs, tu auras affaire à moi.

– Ton royaume finit là où commence mon église. Les rois n’ont aucune autorité dans le temple. N’oublie pas cela, Ozias ! Je serais désolé si une lèpre blanche ravageait ta peau de satin.[3]

– D’abord Athalie, maintenant Ozias, il faudrait savoir !

– Hors de ma vue, vipère ! »

En sortant, elle fit signe de lui envoyer un baiser en joignant les deux doigts sur ses lèvres.

« À dimanche, super apôtre ![4]

– Insolente ! »

 

[1] Apocalypse 2.20

[2] 1 Timothée 2.12. Dans ces chapitres, les textes bibliques sont cités hors de leur contexte pour servir de prétextes !

[3] 2 Chroniques 26.19

[4] 2 Corinthiens 12.11