II. Rue Myrha

Le soir tombait sur la rue Myrha.

Les boutiques et les cafés déversaient leurs flots de clients aux visages ravinés par les turpitudes de la vie parisienne. Se faufilant parmi les passants, Mohamed cheminait, sans prêter attention à la ruche qui bourdonnait tout autour de lui. Le visage rayonnant, les mains enfouies dans les poches de son blouson d’aviateur, il rêvait.

Il pensait qu’au-dessus des toits de ces immeubles vétustes se déployait un ciel pur. Il rêvait surtout à la jeune fille qui l’attendait dans l’un de ces appartements gris. Sa seule présence donnait à cette rue malfamée le prestige de l’avenue Foch. Elle l’attendait déjà, derrière ses rideaux. Se déciderait-il enfin à lui déclarer qu’il l’aimait, ou bien allait-il, comme à chacune de ses visites, manquer de courage et reporter l’affaire à un moment plus favorable ?

Il marchait, mais comme sur coussin d’air. Il ne percevait plus aucune présence autour de lui. Il planait déjà au-dessus du trottoir, au-dessus des fenêtres étroites, au-dessus destoits de zi nc. Il volait dans les bras de la jolie demoiselle au-dessus de Paris comme deux anges se portant l’un l’autre.

Une main sur son épaule le fit revenir sur le pavé.

Au moment où il se retourna, un puissant coup de poing lui éclata au visage. Mohamed perdit l’équilibre et s’écroula sur la chaussée. Il se releva, torpide. À peine debout, il reçut un deuxième coup, qui le fit basculer en arrière. Il tomba dans les bras d’un autre garçon qui l’empoigna, le retourna face à lui et le frappa de nouveau. Maintenant, une pluie de coups de poing s’abattait sur son visage, sa poitrine et son ventre. Il les connaissait bien, ses agresseurs : Djamel, Rachid, Kamal, Mouloud, Omar, Malika, Fathia, Hafida, tous ses amis du quartier, qui se pressaient autour de lui en un cercle compact, l’agonissaient et le rouaient de coups. Les filles ne frappaient pas, mais elles éclataient de rires insolents et encourageaient les garçons de la voix :

« Vas-y, Kamal ! Tue-le ! Tue-le ! »

Mohamed croyait voir un feu d’artifice autour de lui.

Aux coups se mêlaient les cris et les insultes :

« Fumier !

– Ordure !

– Salaud !

– Sale traître !

– Apostat ! »

Les passants allaient et venaient. La plupart d’entre eux poursuivaient leur chemin dans l’indifférence, mais quelques-uns s’arrêtaient pour profiter du spectacle gratuit.

« Alors, Mohamed ! Te voilà devenu chrétien !

– Maintenant que te voilà honnête, tu commences à livrer tes petits copains aux keufs !

– On va bien s’occuper de toi. On va te couper la main droite, ensuite le pied gauche, et après, on va te crucifier.[1] »

Mohamed était étendu à terre, ses agresseurs le bombardant de coups de pied. Il lui semblait que sa poitrine allait exploser. Fathia, la plus grande et la plus délurée du groupe, le voyant incapable de riposter, l’empoigna par le col et lui asséna une multitude de gifles. Kamal sortit de sa poche un poing américain qu’il ajusta à ses doigts. Plaçant un genou au sol, il frappa le ventre de sa victime qui poussa un cri de douleur.

Mohamed eut le temps d’entendre la sirène d’une voiture de police avant de sombrer dans l’inconscience. Agresseurs et spectateurs se dispersèrent.

Notre malheureux ami sortit progressivement de sa torpeur, allongé sur un lit de l’hôpital Lariboisière. Une perfusion l’alimentait tandis qu’à dose mesurée, la morphine calmait sa douleur. Son torse était enveloppé de pansements : il avait plusieurs côtes brisées.

Il lui semblait voir une forme indéfinie flotter au-dessus de lui. Puis, à mesure qu’il s’éveillait, l’image progressait en netteté. Un visage aux traits arrondis se penchait sur lui. Une cascade de cheveux noirs bouclés le caressait et le rafraichissait. Deux superbes yeux d’acajou sondaient au plus profond des siens.

« Aïcha !... » murmura-t-il avec peine.

La jeune fille pressait sa main dans la sienne.

Le blessé lutta un moment contre le sommeil, désirant contempler le visage de son amie, mais les médicaments l’avaient considérablement fatigué. Il s’endormit.

Le lendemain matin, il avait retrouvé un peu de vigueur. Il attendait Aïcha qui pénétra dans la chambre dès l’ouverture des visites. Mohamed était désormais en état de parler. Il raconta les circonstances de son agression, puis ils poursuivirent la discussion comme si rien n’était arrivé.

« Je viens de prendre une grande décision. Tu me prendras certainement pour une folle, dis plutôt pour une aventurière. Mais c’est une folie sagement réfléchie.

– Aventurière ? Dans quelle expédition vas-tu encore t’embarquer ?

– Les élections législatives approchent. J’ai décidé d’être candidate. »

Mohamed manifesta par un souffle profond son étonnement et son admiration.

« Tu voudrais devenir députée ? Toi ?

– Et pourquoi pas ? Tu me crois trop bête ?

– Bien sûr que non ! Je suis tout simplement émerveillé par ton courage. Mais tu es une gagnante par nature.

– La lutte n’est pas gagnée, mais je te promets de lancer mon pied entre les jambes d’Yssouvrez pour qu’il s’étale à plat ventre devant tout le monde.

– Ah ! Yssouvrez ! Toujours aussi hargneux, celui-là ?

– Toujours ! et il ne s’est pas arrangé depuis qu’il est maire de l’arrondissement. Avec ses belles promesses d’évacuer tous les Arabes du quartier, il a été élu au premier tour. Le voilà donné favori aux législatives et il se voit déjà président de la République. Il n’avait pas d’opposant sérieux. Mais le plan de bataille a changé. Tremble animal ! Prépare-toi à affronter les ongles et les dents d’Aïcha Belkadri ! »

Alors qu’elle prononçait, en élevant la voix, ces paroles belliqueuses, elle s’imaginait déjà, telle une walkyrie du sud, empoignant d’une main une épée ensanglantée, et brandissant de l’autre la tête tranchée de l’antipathique policier.

Les deux jeunes gens restèrent un moment silencieux. Mohamed trahissait sur son visage une anxiété mêlée à un désir de parler. Il se décida enfin.

« C’est tout de même bizarre. Je m’étayais des plans en venant chez toi. Je voulais t’inviter à manger avec moi dans le meilleur restaurant de Paris : chez Pi Seng. J’aurais choisi la table du fond pour préserver notre tranquillité, et après le dessert, en sirotant notre café, je me serais enfin décidé à déballer mon cœur à tes pieds. Et finalement, nous voici seuls tous les deux dans cette chambre d’hôpital. Ce n’est pas vraiment romantique, comme décor, mais je crois que le moment est venu. Je vais oser te le dire : je t’aime, Aïcha. Est-ce que tu veux bien m’épouser ? »

Aïcha ne répondit rien. Posant un genou sur le bord du lit, elle enjamba le corps de Mohamed. Tout en prenant soin de ne pas comprimer sa cage thoracique, elle entoura sa tête dans ses bras comme elle aurait pris un nouveau-né. Puis elle colla ses lèvres contre les siennes. Elle lui offrit un baiser si fougueux et si long qu’elle faillit le faire étouffer.

« Dois-je comprendre que ta réponse est oui ? » dit-il en reprenant son souffle.

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[1] Menace proférée par Pharaon contre Moïse d’après le Coran Sourate 7.120