XVII. Explication musclée

À Anvers, ou Antwerpen, l’Escaut, Schelde pour les Flamands, diffusait un brouillard noir qui plongeait dans la pénombre toute la Belgique et les Pays-Bas.

En Syldurie, Lynda, d’une main, avait ouvert la porte de la salle et de l’autre en avait expulsé Stephano. L’agrippant toujours au veston, la puissance de son bras décuplée par la légitime colère et le plaisir de se faire justice, elle le traîna dans des escaliers à n’en plus finir. Steph haletait, il n’en pouvait plus. Le couple parvint enfin dans un grenier aménagé, face à une porte de bois. Lynda empoigna l’homme par les cheveux, le força à se mettre à genoux, ouvrit la porte et le projeta à l’intérieur, à plat ventre sur le plancher. Elle claqua la porte.

Stephano se trouvait en un lieu redoutable : la salle de sport de Lynda.

« À nous deux, Stephano de Monaqui ! »

Stephano, sur les genoux, levait vers son ancienne victime un regard suppliant. Il aurait voulu lui dire :

« Ne me fais pas de mal. Je ne recommencerai plus. C’est promis. C’est juré. »

Les yeux de Lynda le contemplaient avec mépris. Elle s’approcha de son sac qu’elle caressa d’abord du bout des doigts comme si elle voulait, par son charme, endormir la vigilance d’un ennemi. Puis elle envoya un terrible coup de poing dans le ventre de cuir et de sable.

Sa jolie robe de soirée n’était pas une tenue appropriée pour un combat de boxe, mais cela ne l’empêchait pas de frapper. Une avalanche de coups de poings, de pieds et de genoux s’abattit sur ce pauvre sac. Lynda s’arrêtait le temps de reprendre son souffle, puis elle frappait de nouveau. Si ce sac avait été un homme, elle l’aurait tué depuis longtemps.

« Oh ! là là là là ! » murmurait Stephano.

Le malheureux sac, qui, depuis l’enfance de Lynda, faisait les frais de ses colères, était parvenu aux limites de ce qu’il pouvait encaisser. Sous les coups de poing répétés, ses coutures se déchirèrent, répandant son sable sur le sol. Cet adversaire-là était définitivement vaincu.

Elle se tourna vers Steph, toujours à genoux sur le sol.

« Je suis prête.

– Non ! »

Steph protégea son visage de ses avant-bras. Lynda le releva de ses deux bras tendus.

« Ne me frappe pas. Je reconnais, je suis une crapule… mais tu n’as pas le droit… on ne règle pas ces affaires comme ça. Il y a une justice. J’exige un procès en bonne et due forme.

– Tu exiges ? Il me semble que le mot “exiger” n’est pas vraiment adapté à la situation : “Je conjure Votre Majesté d’avoir la bonté de me livrer à la police royale, afin que je sois puni de mon crime après un procès en bonne et due forme”. Répète après moi. »

Stephano reformula la phrase en balbutiant pitoyablement.

« Voyons, Monsieur de Monaqui. La justice est une affaire trop sérieuse pour qu’on la confie à des juges. Crois-moi, je préfère la bonne vieille méthode Lynda : une petite discussion en tête-à-tête, en amoureux, avec des chandelles, trente-six exactement. Je commence par te démolir le portrait, ensuite, tu me fais un très gros chèque, du montant dont tu m’as plumée, auquel s’ajoutent dix pour cent d’intérêts. Et si jamais ton chèque est en bois, je te redestroille. »

Lynda avait lâché sa victime qui s’affala sur le sol comme un invertébré.

« Mon projet initial consistait à te cracher une rafale dans le ventre, mais avec le temps, je me suis un petit peu assagie. Tu devrais me remercier. »

Steph, toujours à genoux, gémissait, saisissant la robe de Lynda dans ses doigts crispés.

« Pitié, Lynda, je ferai tout ce que tu voudras…

– Tout bien pesé, tu n’es pas un adversaire à la hauteur, et je n’aime pas taper dans la viande molle. Le spectacle que tu viens de me donner m’apporte autant de plaisir que si je t’avais rossé. Relève-toi ! »

Stephano se releva en pleurant. Il y avait sous la soupente un vieux canapé sur lequel elle l’invita à s’asseoir à ses côtés. Elle lui offrit un mouchoir de papier.

« Voilà ! C’est fini le gros chagrin. Maintenant, on va discuter calmement tous les deux. Tu me rends l’argent que tu m’as volé, avec les intérêts, comme convenu, ensuite, tu me débarrasses le plancher, et on n’en parle plus.

– C’est que… je n’ai plus cet argent… depuis le temps. »

Linda agita son poing devant le nez de Stephano.

« Tu plaisantes, j’espère. Tu n’as tout de même pas tout dépensé en vacances à Tahiti.

– Euh ! Non… j’ai investi… L’immobilier… Tu comprends… Le groupe Koursaski, c’est à toi que je le dois. Si tu veux, je te donne la moitié du capital. C’est une affaire qui marche, tu ne seras pas perdante. »

Lynda éclata de rire, puis le gifla.

« Je te rappelle que tu n’es pas en mesure de me prendre pour une cruche. Soit tu donnes tout à la couronne de Syldurie, soit je cogne et je prends après.

– Tu ne te rends pas compte de ce que tu me demandes ! Le groupe Koursaski ! Mais tu m’assassines, tu m’étrangles, tu me tranches la gorge !

– Tant pis pour toi, tu l’auras cherché. Debout !

– Non ! Non ! Attends ! Tout ce que tu voudras ! Tout ce que tu voudras…

– Parfait ! je vois qu’on commence à se comprendre. Alors voilà ce qu’on va faire : nous allons dès demain te préparer un contrat, et tu ne quittes pas la boutique tant que tu n’as pas signé. D’accord ?

– D’accord !

– Bien ! »

Lynda approcha les mains du cou de Stephano.

« Non ! Qu’est-ce que tu fais ? Arrête ! Arrête !

– Mais je ne vais pas t’étrangler, imbécile ! Je redresse ton nœud de cravate. Elle est toute de travers. Ça me rappelle un confrère dont je tairai le nom. Et donne-toi un petit coup sur les genoux. De quoi j’ai l’air ? Et ajuste tes manches ! Il y en a une plus courte que l’autre. »

Lynda épongea sa peau ruisselante de sueur et répara sa coiffure.

« Allez ! Viens ! On redescend, histoire de rassurer nos invités. Ils croient tous que je t’ai tué. »

Ils descendirent tous deux les escaliers, plus dignement qu’ils les avaient montés.

« Donne-moi ta main !

– Comment ?

– Donne-moi ta main, andouille, que ton entrée soit plus élégante que ta sortie. »

Stephano croisa ses doigts dans ceux de Lynda. Le contact de sa peau lui parut agréable, mais il trouvait la gentillesse de son ennemie intime plus humiliante encore que l’entretien peu glorieux qu’elle lui avait tenu dans son grenier.

La porte s’ouvrit, Lynda parut, telle une fiancée, tenant la main de Stephano qui s’efforçait de sourire.

L’assemblée applaudit.