XVI. Démasqué

Lynda avait voulu faire plaisir à son hôte en invitant tous les habitués du château royal, le lendemain même, à un apéritif dînatoire au cours duquel chacun aurait pu admirer la maquette du futur complexe hôtelier de Slaw Koursaski.

Il était quinze heures, la maquette, dans sa vitrine, était déjà exposée au centre d’une salle spacieuse, tandis qu’à la périphérie de cette salle, un personnel laborieux s’affairait à préparer les tables, mesurant avec un centimètre de couturière les rebords de chaque nappe, alignant les flûtes de cristal comme des légions romaines : en carré, en triangle, en tortue.

Près de la vitrine, Slaw expliquait le détail de son projet, montrant, sur la pelouse qui rappelait un tapis de casino, les fontaines, les promenades, les palmiers, les centres de loisirs, la marina, le centre commercial, mais surtout les hôtels de luxe, hexagones blancs plantés dans le décor et reliés par des allées piétonnières.

« Qu’est-ce que vous en pensez ? » demanda Lynda.

– La classe ! répondit Elvire.

– Ouais, ajouta Sigur, c’est pas mal ! 

– C’est toujours très beau en maquette, enchérit Éva. Il faut voir après, une fois que c’est construit.

– Et toi, Julien ? Quel est ton avis ?

– Ça me rappelle la ZUP de Franconville. J’ai une cousine qui habite là-dedans. »

Lisant la déception dans les yeux du Polonais, Lynda lui promit de prendre le temps de consulter des personnes mieux instruites dans ce domaine.

La soirée avait commencé. Slaw Koursaski, dans son plus beau costume et la barbe parfumée, posait devant sa maquette. Tout le monde était costumé comme en un jour de fête. Lynda, qui voulait lui faire honneur, s’était fait faire une belle coiffure bouclée et avait mis en valeur la fraîcheur de ses bras et de ses épaules dans une robe blanc et bleu qui redessinait les contours de sa taille. Journalistes et photographes, évidemment, avaient rejoint le groupe pour y glaner de quoi noircir leurs pages.

Lynda parcourait l’assistance en promenant un plateau de canapés aux œufs de lump, lorsque Elvire l’aborda discrètement.

« J’ai les renseignements que tu m’as demandés sur Koursaski.

– Alors ?

– Alors ? En fait, on ne sait pas grand-chose de lui. Tout d’abord, personne ne le connaît en Pologne. Il n’est pas plus polonais que toi et moi.

– Que savons-nous d’autre ?

– Le groupe immobilier qu’il dirige est basé à Londres. Il a plusieurs procès sur le dos. On l’accuse, entre autres, d’escroquerie : il facture des matériaux haut de gamme et construit avec de la camelote pour empocher la différence.

– C’est du propre !

– C’est classique ! Attends ! Je t’ai gardé le meilleur pour la fin : ses premières traces ne remontent qu’à trois ou quatre ans. Il a fait fortune en construisant un complexe hôtelier à Tahiti, au moyen de fonds dont l’origine est très obscure. Tahiti ? La Polynésie française ? Ça ne te dit rien ? »

Lynda s’octroya trois secondes d’intense réflexion.

« Tiens-moi ça ! » dit-elle en remettant le plateau dans les mains de sa sœur.

Slaw, debout devant sa maquette, la flûte à la main, badinait en compagnie de deux élégantes. Lynda, les poings serrés, son regard des mauvais jours en avant, marchait sur lui d’un pas déterminé. Parvenue face à lui, elle lui décocha un uppercut qui le fit basculer le derrière dans la vitrine, brisant le verre et renversant le meuble.

L’assistance poussa des « Oh ! ». Les photographes photo-graphièrent.

Lynda releva l’homme d’affaires abasourdi en l’empoignant des deux mains par le revers du veston. Elle lui asséna un de ces coups de boule dont elle a le secret, mais qu’elle réserve aux grandes occasions. Le pauvre homme s’effondra, une énorme bosse bleue ne tarda pas à décorer son front.

« Lynda ! Qu’est-ce qui te prend ? » s’écria Julien effrayé.

« Je t’expliquerai ce soir, mon canard. »

Elle saisit un pichet d’eau fraîche sur une table et en projeta tout le contenu au visage de Koursaski. Réveillé en sursaut, il s’ébroua comme un chien.

« Debout, Steph ! C’est l’heure de payer tes dettes. »

Puis, se tournant vers les convives estomaqués :

« Ne vous inquiétez de rien. Continuez comme si rien n’était arrivé. Je vais devoir vous quitter quelques minutes. J’ai besoin d’une explication musclée avec cette fripouille. »

Eh oui ! C’est bien lui : Stephano de Monaqui, Steph pour les intimes, l’escroc qui s’était envolé pour Papeete avec le blé de Lynda. Il avait changé son visage en se laissant pousser la barbe, changé la teinte de ses cheveux, changé de nom et de nationalité, il avait oublié de changer aussi ses initiales. Notre amie vient de lui arracher son masque.

Ça va être ta fête, mon petit Stephano !