III. Leçon de chant

Lynda se sépara de Moussa après avoir lu avec lui un passage des Saintes Écritures et pris quelques minutes devant la face de Dieu.

Le surlendemain, nouveau concert de la grande Susanna. Lynda, comme une citoyenne ordinaire faisait la queue devant la caisse. Elle n’a pas attendu bien longtemps puisque beaucoup des admirateurs de la rockeuse avaient été refroidis par son dernier chaud show.

« Tiens ! Élie ! Qu’est-ce que tu fais là ?

– Eh bien ! La même chose que toi. Mais je ne savais pas que tu aimais le pop-rock-rap métallique.

– Je préfère les chansons avec un peu plus de musique, un peu plus de paroles et un peu moins de barrissements. Mais comme elle a une voix d’otarie, je vais lui apprendre quelques vocalises.

– Oh ! Lynda ! Tu vas encore t’empêtrer dans une de ces aventures qui te ressemblent. Le concert de ce soir ne va pas manquer de sel. Méfie-toi ! Judith, je veux dire Susanna, n’aime pas les chrétiens. Je ne voudrais vraiment pas qu’elle apprenne que je suis fils de pasteur.

– Tu ne risques rien, Élie Houareau. Ce n’est pas parce que tu es fils de pasteur que tu es chrétien. Je te l’ai déjà dit : Dieu a des enfants, mais pas de petits enfants.

– Inutile de m’en remettre une couche sur ce chapitre ! D’ailleurs, je ne suis pas un admirateur ordinaire. Elle et moi… tu ne peux pas comprendre. Il y a une harmonie cosmique entre nous deux. Je l’ai senti tout de suite : les chakras.

– Chakra ça craint ! »

Après cette édifiante discussion, les billets étant payés, Élie et Lynda entrèrent dans la salle.

Les lumières s’éteignent sur le parterre. Une poursuite encadre Susanna qui apparaît dans un cercle verdâtre.

« Sabine Mac Affrin ! » S’écria Lynda.

Susanna sursauta à l’appel de ce nom. Lynda en perdait l’haleine. Elle avait reconnu le visage de son ennemie jurée : Sabine Mac Affrin, alias Samantha Low, mais ce visage avait retrouvé la fraîcheur de la jeunesse.

« Lynda de Syldurie ! Comment oses-tu pénétrer ici, toi qui es une bonniche du Crucifié ?

– Et toi ? Qui es-tu ?

– Je suis Judith Ramasamisivagamy. Ça, c’est mon vrai nom. Tu as tué ma mère.

– M’a-t-elle laissé le choix ?

– Voici le jour de la vengeance. Ma mère pourrait être fière de moi. »

Puis elle pointa du doigt le jeune Élie.

« Tue-la ! »

Le regard d’Élie avait perdu toute expression. Judith lui aurait-elle volé sa volonté ? Il ramassa une lourde chaîne qui traînait sur la scène et qui faisait partie des accessoires du spectacle et commença à en battre l’air.

« Élie, dit Lynda, tu es un voyou et un bon à rien, mais au nom de l’amitié qui me lie à ton père, lâche-moi ça tout de suite. Ne m’oblige pas à te frapper.

– Tu n’es pas en mesure de me menacer. »

La chaîne fendait l’air en un cercle redoutable, Lynda la saisit au vol. Elle asséna deux bonnes paires de gifles à son adversaire.

« Voilà pour t’apprendre le respect. Maintenant, disparais de ma vue. J’ai deux mots à dire en privée à cette péronnelle.

– Mais… j’ai payé ma place.

– Je te la rembourserai. Va-t’en !

– Ça c’est la meilleure !

– Et sans murmures ! »

Élie comprit qu’il valait mieux ne pas discuter et s’éloigna en baissant la tête et se tenant les deux joues.

Judith, les bras croisés, défiait Lynda :

« C’est mieux ainsi. Je vais te tuer de mes propres mains. Quel plaisir !

– Descends de là, ne m’oblige pas à monter. Cela pourrait chauffer pour ton matricule.

– Comme tu voudras. »

La vedette internationale bondit du haut du plateau pour se placer face à Lynda. Celle-ci déballa en dix secondes toute sa collection de kung-fu et de karaté. Après une fulgurante distribution d’atémis, Judith s’étala au tatami. Je ne vous décrierai pas son état, afin d’éviter que l’on m’accuse d’aimer la violence et l’hémoglobine.

Lynda appuya son pied sur l’épaule de la vaincue, exhibant ses muscles sous les applaudissements nourris du public.

« Alors, petite bécasse, comment vas-tu t’y prendre pour me tuer, maintenant ? »

Judith ne répondit pas. Elle se mit à pleurer.

« N’oublie jamais ceci : je suis peut-être une bonniche du Crucifié, mais toi, tu es une esclave du vaincu. Alors tu vas prendre ta guitare et ta grosse caisse et quitter la Syldurie immédiatement. Si demain tu es encore dans les parages, je pourrais m’énerver pour de bon. Compris ? »

Judith se tut.

« Compris ?

– Compris, » répondit-elle au milieu des sanglots.

Lynda la laissa se relever. Judith sortit, cachant sa tête dans ses mains.

« Plaudite cives. Acta est fabula. »

Le public applaudit.

Deux jours après l’incident, le téléphone cellulaire de Lynda sonna :

« Lynda, j’écoute.

– Lynda, répondit une voix timide, c’est Judith.

– D’où est-ce que tu m’appelles ? Du Kamtchatka ?

– Euh… non. Je suis toujours à Arklow.

– Quoi ?

– Lynda, tu m’obliges à me vautrer devant toi, mais je ne peux pas faire autrement, et crois-moi, ça me fait mal. Je te supplie de m’accorder une faveur.

– Eh bien ! pas tant de spirales ! parle ! Et tâche d’être concise.

– Tu m’as cassé mon concert d’avant-hier, cela m’a fait perdre beaucoup d’argent. Il m’en restait trois pour terminer ma tournée en Syldurie. Si jamais je dois les annuler, ce sera une catastrophe, je serai obligée de revendre un de mes avions. »

Judith avait peine à poursuive, la voix pleine de sanglots.

« Tu m’as déjà cruellement humiliée, ne sois pas responsable de ma ruine.

– Tu n’es vraiment pas taillée dans le même bois que ta mère. Tu es pitoyable. Allez ! arrête de pleurnicher. Je t’autorise à rester en Syldurie jusqu’à ton dernier concert, pas un jour de plus.

– Oh ! merci ! tu me sauves la vie. À charge de revanche.

– Seulement, je te préviens : je serais présente à tous tes concerts, bien que je n’aime pas ta musique. Alors chante bien, joli rossignol. Malheur à toi si j’entends une fausse note.

– Oui, je le promets, Lynda, je te serai soumise. »

« Quelle pauvre cloche ! » soupira Lynda en raccrochant.

Le samedi suivant, Judith se produisit dans la deuxième ville du royaume, devant une cinquantaine d’admirateurs subjugués par son talent.

Lynda n’avait pas manqué le rendez-vous.

« Pauvre Judith ! pensait-elle. Elle aurait mieux fait de partir. Je l’ai complètement grillée. »

L’avant-dernier concert ne fut pas plus glorieux que le précédent. Notre petite reine ne manqua pas d’aller congratuler l’artiste à l’issue de sa prestation.

« Je crains que tu n’aies raison. Les Syldures sont un peuple inculte. Ils n’y connaissent rien à la musique, à part la sarabande et le menuet. 

– Je te hais. »

Lynda lui saisit le menton dans sa main droite.

« C’est curieux, moi je commence à te trouver sympathique. »