II. Susanna

Rien n’est plus grave ni plus sérieux qu’un conseil des ministres syldures, surtout lorsque la reine y est présente, et c’était le cas, ce mercredi. Chacun épluchait son dossier en silence quand le calme propre aux délibérations fut interrompu par un bruit de course sur le plancher, suivi d’un claquement de porte.

« Lynda, il faut que je te parle. C’est urgent.

– C’est un conseil des ministres ici, ou un champ de foire ? » s’exclama Lynda, considérant l’intrus d’un regard courroucé.

« Je suis désolé, Majesté, dit un garde essoufflé. Nous n’avons pas pu l’empêcher. Il courait trop vite.

– Moussa, mon jeune ami, j’espère que tu as une sérieuse raison d’interrompre un conseil, sinon tu pourrais le regretter.

– Lynda ! Aide-moi, je t’en supplie. Elle a voulu me tuer. »

Lisant toute l’émotion sur le visage de Moussa, elle abandonna toute sévérité.

« Qui est-ce qui a voulu te tuer ?

– Susanna. »

« Continuez sans moi », dit-elle à l’assemblée. Puis, prenant l’adolescent par l’épaule, elle l’entraîna loin de la réunion.

« Allons ! Calme-toi ! Je suis capable de te protéger. »

Moussa se blottit contre la poitrine de Lynda et finit par s’apaiser.

« Tu veux parler de Susanna Bolyzan, la métaleuse ?

– Oui.

– Raconte-moi tout ce qui s’est passé. »

Après une bonne soirée bière et pizza, Moussa et ses amis se sont dirigés vers le Palais des Congrès. Ils avaient pris un peu de retard et quelques-uns n’avaient plus les idées tout à fait claires, mais à leur arrivée, le spectacle n’était pas encore commencé. Destiné à recevoir deux mille spectateurs, le forum n’en comptait qu’à peine trois cents. Dans son lugubre costume gothique, Susanna paraissait contrariée. Elle arpentait la scène de long en large, en médiane et en diagonale. Ses musiciens aussi s’impatientaient. Elle prit enfin la parole.

« Quand je me produis à New York ou à Berlin, je ne commence pas avant que la salle soit pleine. À Paris, j’ai rempli le Stade de France. Le peuple syldure ne connaît-il donc rien à la musique ? Il n’est bon que pour la sarabande et le menuet ! La plus grande artiste de tous les temps s’est donné la peine de visiter votre ville et vous n’êtes qu’une poignée de gueux à être venus l’applaudir. Ce pays est indigne de l’honneur que je lui fais. »

À la suite de ce discours, elle se mit à chanter. Enfin… chanter…

« Voilà qui parle en faveur de la théorie de l’évolution, dit Moussa. L’homme descend du singe, et cette femme-ci du singe hurleur. »

Après avoir bien chauffé son public, elle lança son succès international : Ô Thanatos.

Au milieu de cette anarchie sonore, personne n’entendit la réflexion de Moussa :

« C’est ça, son fameux tube de dentifrice ? Pas étonnant que ça plaise aux Popcorns ! »

En effet, cela ne ressemblait ni à de la musique ni à des paroles. Susanna vociférait interminablement les mêmes mots sur les mêmes notes : « Ô Thanatos ! Thanatos ! Thanatos ! » Pour varier un peu, elle y intercalait d’horribles borborygmes : des « yearhhh », des « ghahrhh », des « hurgnhh ».

Moussa se sentait aussi à l’aise qu’un pingouin dans la serre des gorilles. Mais qu’était-il venu faire dans cette galère sans rames ?

« Allons-nous-en ! Cette hystérique me déchire les boyaux en plus des tympans.

– Pas maintenant. On commence seulement à s’amuser. »

Susanna interrompit brusquement son solo. Elle fit signe aux musiciens de se taire. Silence et acouphènes.

« Il y a un chrétien dans cette salle. Je hais les chrétiens. »

Puis, pointant le jeune Moussa de l’index :

« Tuez-le ! »

Le public menaçant convergeait vers Moussa. Ses amis firent un cercle autour de lui pour le protéger. On s’empoigna. Les adversaires de Moussa apprirent à leurs dépens qu’il savait se servir de ses poings. 

Pendant l’affrontement, Susanna encourageait ses troupes en scandant une nouvelle chanson, toujours aussi mélodieuse et aussi riche en texte :

« Kill him ! Kill him ! Kill him !… »

Le petit groupe de Moussa avait envoyé voler plusieurs hommes, la face contre le plancher, mais l’ennemi était trop nombreux. Notre jeune Africain commençait à fléchir sous les coups de poing. Ses alliés l’empoignèrent et, à la force des coudes, le menèrent à la sortie. Ils se précipitèrent dans leurs voitures et démarrèrent dans un crissement de pneus.

Moussa est un athlète aux muscles solides, mais c’est aussi un adolescent fragile. Cette épreuve l’a perturbé. Sa nuit fut hantée de cauchemars. Susanna lui fracassait la tête avec sa guitare électrique. Elle l’étranglait avec le câble de son amplificateur, puis le comprimait jusqu’à l’enfermer dans le tom grave de la batterie. Il entendait surtout ses cris abominables : « Kill him ! Kill him ! Yeahrghhgn ! »

Il s’éveilla, baigné de sueur, désemparé. Il voulut prendre un petit déjeuner, mais n’était même pas capable d’avaler un grain de riz soufflé. Il resta un moment prostré sur sa chaise, puis se décida à sortir. Il se mit à courir dans les rues, craignant d’être retrouvé par l’un de ses agresseurs de la veille. Il courut vers la seule amie capable de la secourir : Lynda.

« Ne te tracasse pas, mon petit Moussa. J’irai à son prochain concert. Elle saura que le prix à payer pour toucher à mes amis est au-dessus de ses moyens. Et puisqu’elle chante comme une hyène, je vais te lui donner une leçon de solfège à ma façon. »