I. Une belle victoire

« But ! »

Telle une vague parcourant l’océan de ses ondulations, le public enthousiaste se lève, agitant dans les tribunes du stade olympique d’Arklow des banderoles aux couleurs de la Syldurie. L’équipe syldure, qui avait égalisé avec le Monténégro par deux buts à deux, se démarque à l’avant-dernière minute du jeu par un remarquable tir de Moussa Diallo. Ainsi la Syldurie remporte brillamment la coupe des Balkans des moins de seize ans.

Oubliant la bienséance protocolaire, Lynda, dans la tribune royale, s’agitait, sautait, criait sa joie, levait les bras au ciel. Elle n’avait cependant pas poussé l’esprit supporteur jusqu’à se barbouiller la figure aux couleurs nationales, de gueule sur pal d’or. Ce n’est pas un gros mot, c’est de l’héraldique. Le Roi Waldemar avait cru bon d’ajouter une colombe blanche, symbole de sa foi nouvelle, sur l’angle supérieur gauche du drapeau. En tout cas, elle encourageait, à se rompre les cordes vocales, son jeune champion sylduro-malien. Quand le jeu fut fini, elle oublia tout à fait le protocole et le regard des photographes. Par une série de saltos avant, elle s’envola par-dessus les spectateurs stupéfaits, se reçut avec élégance sur la pelouse et courut se précipiter dans les bras de Moussa. Elle le souleva avec la même facilité que lorsqu’il était encore écolier, et le fit tournoyer à l’horizontale.

« Ne me lâche pas, lui dit Moussa, tu vas m’envoyer dans les buts de l’adversaire ! »

Le jeune Africain avait repris pied. Lynda, décoiffée, en nage, la veste déboutonnée, les chaussures et le bas de pantalon crottés, contemple le jeune homme avec un sourire généreux, puis l’étreint de nouveau, provoquant les applaudissements de la jeunesse syldure et les raclements de gorge de l’aristocratie bien pensante.

Moussa Diallo, le petit garçon craintif de la rue de la Goutte d’Or était devenu un solide gaillard de quatorze ans. Le climat égéen lui avait bien profité. Il avait commencé à pratiquer son sport favori dès son immigration en Syldurie et avait rapidement atteint un niveau remarquable et prometteur. Il était plus fort et plus grand que la plupart des jeunes hommes de son âge et n’était pas peu fier d’entendre les jeunes filles lui bourdonner dans l’oreille.

Je vous ferai grâce de la mondaine et somptueuse réception de l’équipe au palais Royal, en présence de la souveraine assagie, du ministre de la Jeunesse et des Sports et de tout ce que le royaume compte de plus coté.

Garçon des quartiers difficiles qui n’avait rien oublié de sa modeste condition, il préférait fêter l’événement avec ses copains et copines dans une brasserie des faubourgs.

« Et qu’allons-nous faire pour honorer ton dernier tir ? Nous pourrions aller passer la nuit au Colibri.

– Oh ! Non ! C’est d’un vulgaire !

– Allons au restaurant.

– C’est d’un banal !

– Alors, allons au concert. Susanna Bolyzan, la reine du pop-rap-rock métallique est à Arklow en ce moment, au Palais des Congrès. Il ne faut pas manquer ça ! »

Moussa ne trouvait pas cette idée meilleure que les deux autres, mais il ne voulut pas passer pour un bonnet de nuit auprès de ses amis.

« Va pour Susanna. »

« Et toi, Éva, qu’en penses-tu de cette Susanna ?

– Elle est la reine du cracroc métallique et toi la reine de Syldurie. Il risque d’y avoir de la concurrence.

– Non, mais sérieusement.

– Sérieusement ? Je sais bien qu’il en faut pour tous les goûts, mais tout de même ! Et puis sa réputation ! D’accord, toutes les vedettes mènent des vies plus ou moins dissolues, mais celle-là !… Mauvais exemple pour la jeunesse ! Et mauvais témoignage pour notre pays qui affiche son attachement aux valeurs morales et spirituelles.

– Donc nous sommes du même avis. Moi je ne voulais pas la faire venir, mais c’est notre ministre de la Culture qui a insisté. Heureusement, ce n’est pas nous qui paierons ses prestations. Elle est très riche et finance ses concerts elle-même. Alors si c’est gratuit, il ne faut pas s’en priver. C’est ce qu’il m’a dit.

– Il ne faudrait pas que cela devienne une habitude.

– Pour relever le niveau musical, nous avons prévu d’autres concerts à Arklow, avec Laure Durin, spécialiste de Wagner et Agathe Rizeume, spécialiste de Gershwin. Et pour montrer que nous ne sommes pas sectaires, nous aurons aussi un groupe rock un peu moins dévergondé, un groupe belge : Monique and Peace. »