XIV. Esclavage

Xanthia s’ennuyait ferme.

Affalée sur son vieux divan, la cigarette pendante entre les lèvres et le verre de whisky à la main, elle occupait ses journées entre les Feux de l’Amour et d’insipides télé-réalités. Le poste de télévision avait plutôt l’air d’un miroir, car la fille de l’autre côté de l’écran, blonde au décolleté vertigineux et au cerveau monocirconvolutionnaire, noyait tout comme elle l’ennui dans l’alcool et l’asphyxiait dans le tabac.

Elle se leva en soupirant, saisit sa télécommande et réduisit au silence cette écervelée. Elle envoya un message à Franck.

Depuis son retour à Athènes, elle s’était laissé envahir par l’obsession de son échec. Sa proie lui avait échappé. Une haine féroce s’installait dans son cœur, contre Elvire en premier lieu, mais surtout contre Lynda qui avait anéanti ses plans.

Que ferait-elle maintenant ? Il lui fallait de nouvelles expériences, revivre en de nouvelles circonstances l’aventure qu’elle avait vécue avec Elvire. La possession d’une esclave lui avait procuré un immense plaisir. Elle refusait l’idée de vivre à présent une vie morne et ordinaire.

Elle alla rejoindre O’Marmatway.

Quel beau couple que cet homme rongé par l’inquiétude et cette femme rongée par l’ennui !

Franck avait bien besoin de retrouver le calme dans les bras de sa servante blonde, car une lettre lui avait gâché sa journée : une lettre adressée à Son Excellence le duc Assaltarth. Est-ce le vrai nom de Franck O’Marmatway, alias Thanatos, ou encore un de ses pseudonymes ? L’enveloppe portait un en-tête officiel :

« République de Syldurie
Cabinet du Premier ministre ».

« Lis-moi ça, Xanthia chérie, et tu me diras ce que tu en penses.

– Le Premier ministre de Syldurie ? Il te propose peut-être un portefeuille dans son gouvernement.

– Lis ! »

Xanthia resta silencieuse, la missive entre ses doigts.

« Je sais que je suis blonde, et que c’est pour cela que je suis bête, mais là je n’y comprends rien.

– Lis à haute voix, tu comprendras mieux.

– “Espèce de brigand mégalomane,

Je te rappelle notre dernière facture pour laquelle je t’avais accordé, à titre commercial et amical, une ristourne de cinq pour cent et que tu n’as toujours pas honorée ; l’échéance étant à ce jour largement passée, je t’accorde encore un délai d’une semaine, passé lequel, je serai au grand regret de te lâcher en pleine mer, les pieds coffrés dans un quintal de béton.

Mergitur, nec fluctuat.

À bon entendeur.

Ton gros copain Mimi.”

Et c’est cela qui te contrarie ? Tu n’as qu’à me laisser faire. Je vais le voir en Birmanie, je lui fais un petit numéro de charme, histoire de l’anesthésier, pendant que d’une main je lui démêle sa tignasse graisseuse, de l’autre, je lui glisse discrètement un couteau entre les côtes et la question est réglée.

– Tu n’es pas blonde pour rien, toi ! D’abord, tu te goures de continent, ensuite, j’aimerais bien que tu m’expliques pourquoi cette grosse masse adipeuse m’écrit avec du papier à en-tête du Premier ministre de Syldurie.

– C’est toi le génie et moi l’idiote. Peut-être qu’il est vraiment devenu Premier ministre.

– Pourquoi Lynda aurait-elle nommé cette tranche de lard Premier ministre ?

– Alors là ! Bienvenue au royaume des blondes ! Tu as déjà oublié que Lynda a abdiqué. Qu’est-ce qu’il est écrit sur l’enveloppe ? – République de Syldurie. Le nouveau patron, c’est Plogrov, un parvenu de première classe.

– Tu veux dire que Plogrov aurait nommé le gros Miroslav Premier ministe ?

– Moi, je ne vois que ça, comme explication.

– Pauvre Syldurie !

– Mais pourquoi tu ne l’as pas payé, Miroslav ?

– Parce que je comptais sur le collier, et que tu n’as pas été fichue de le récupérer, pauvre andouille !

– Tout cela n’est rien. Puisqu’il est de retour en Syldurie, je n’aurai pas besoin de traverser l’Atlantique pour aller lui crever la panse. Ça me fera faire des économies.

– Un premier ministre, ça se remplace. En attendant, on pourrait peut-être revendre ce qui reste de drogue, et qui ne sert plus à rien.

– À rien ? Je sais quoi en faire. Je suis devenue le D’Artagnan de la seringue et j’ai ma petite idée.

– Toi ? Une idée ? Ça m’étonnerait.

– Laisse-moi faire. »

Xanthia endormit la méfiance de son maître par un baiser, puis elle entoura tendrement son cou de ses bras. Elle le serra même avec une telle tendresse que Franck en perdit le souffle et, sous cette étreinte, sombra dans un sommeil profond et animé de rêves voluptueux. D’abord il s’y voyait, bourrant de coups de poing le bidon de Miroslav de Bifenbaf. Plus il frappait, et plus le marquis se dégonflait, au point qu’il put le saisir et le noyer dans un verre de whisky. Ensuite, il les avala tous les deux : le whisky et le marquis qui faisait office de glaçon. Puis c’est Zoé qui apparut au milieu de ce songe. Elle avait l’apparence d’une libellule gracieuse aux longues ailes diaphanes. Elle bourdonnait autour de lui, se posait sur son épaule, puis s’envolait, parfois elle chevauchait son nez. Thanatos, qui gardait un mauvais souvenir de cette fillette à la chevelure flamboyante, battait l’air pour la chasser. Elle lui échappait, elle l’agaçait, elle se moquait de lui, mais il finit par la tuer entre ses deux mains comme une mite.

Enfin, il fut transporté dans ce qui lui parut le paradis : le paradis coranique dans lequel il est permis de boire autant que l’on veut sans être jamais bourré. Mais le plus merveilleux c’est que cent mille vierges sont à sa disposition pour lui servir ces boissons délicieuses, ainsi que tous les délices qu’il ait pu désirer. Parmi ces cent mille vierges, il reconnut deux jeunes femmes qu’il haïssait, et qu’il réduisait à son bon vouloir : Lynda, et surtout Judith, qu’il avait aimée, mais qui l’avait tué. Il reconnut aussi une blonde authentique qui ne trichait pas avec la coloration : Xanthia.

Il rêvait tout haut :

« Xanthia ! Mon amour ! Je t’aime. Renvoie-moi toutes ces gourdes, que je sois seul avec toi. »

 Plusieurs coups répétés sur la joue le ramenèrent dans le monde réel. Xanthia était en face de lui, assise sur le lit où il sommeillait, le tirant du sommeil par quelques gifles.

« Tu m’as appelée, mon petit bonhomme ? Me voici. Qu’as-tu à me dire ? J’écoute.

– Ah ! Xanthia ! Je rêvais de toi. Il ne fallait pas me réveiller. C’était si merveilleux ! Tu étais si belle !

– J’étais belle dans ton rêve ? Dois-je comprendre que dans la réalité, je suis moche ?

– Non, ce n’est pas ce que je voulais dire. Je t’aime ! Tu comprends ? Embrasse-moi, mon amour !

– Espèce de polichinelle ! Je ne suis pas ton amour. J’ai été assez longtemps ta bonniche, maintenant, je suis ta maîtresse, mais pas dans le sens où tu le voudrais. »

Thanatos essaya de se redresser pour embrasser Xanthia, mais il s’aperçut que ses poignets et ses chevilles étaient attachés au lit.

« Eh oui ! grande cloche ! Avoue que ç’aurait été dommage de laisser dans l’armoire à pharmacie un médicament à dix mille couronnes l’ampoule. Alors, pendant que tu étais inconscient, je t’ai fait une piqûre. C’était ça mon idée, et c’est pour cela que tu faisais de si beaux rêves.

– Petite charogne !

– Prends bien garde à tes paroles ! Si tu fâches ta belle infirmière, elle pourrait bien se mettre à la chirurgie. »

Thanatos devint blême. Il comprenait brusquement l’horreur de sa situation.

« Pourquoi, m’as-tu fait ça ?

– Pour m’amuser.

– Que vas-tu faire de moi ?

– C’est facile à comprendre. Je vais te laisser ligoté sur ton lit, je te nourrirai à la petite cuiller, je te retournerai de temps en temps pour t’éviter les escarres, et surtout, je viendrai te faire une injection tous les soirs, si tu es bien gentil, jusqu’à ce que tu deviennes mon esclave.

– Qu’attends-tu de moi ? Que j’aille te voler le collier d’Olga ? J’en suis incapable, et tu le sais bien.

– Qu’est-ce que tu vas t’imaginer là ! Je viens de te le dire : je fais ça pour m’amuser. Ça me fait plaisir de t’asservir après t’avoir servi. Tu me feras la vaisselle, tu me repasseras mon linge, tu m’apporteras mon petit déjeuner au lit ; et si tu n’es pas obéissant, tu pourras faire une croix sur le jus de la seringue. »