VII. Elvire à Athènes

Le soir tombait sur la mer Égée. Le Kalamata traçait dans les flots gris un sillon lumineux. Dans sa luxueuse cabine, Elvire, perdue dans ses réflexions, tournait et retournait entre ses doigts la carte portant l’adresse : « Librairie Kalakis, Petralona 18, Athènes ».

Qui pouvait être cet inconnu qui lui offrait la traversée en classe « Privilège » ?

Au matin, le paquebot entrait au port. Les mouettes, dans leur langue criarde, semblaient lui dire : « Bienvenue chez les Hellènes. »

Elvire débarqua, sa valise à la main et son sac sous le bras, égarée au bord de cette cité mystérieuse.

« Et maintenant, où aller ? »

Elle n’eut guère le temps de s’interroger ; une Audi décapotable, freinant à grand bruit, pila devant elle. Son conducteur, un jeune homme brun à la coiffure soignée et au costume élégant, l’interpella :

« Mademoiselle Saccuti ?

– C’est moi-même. »

Le chauffeur l’invita à prendre place à ses côtés.

« Avez-vous des indications sur le personnage qui m’a appelée à Athènes ?

– Malheureusement, je n’en sais pas plus que vous. »

Puis, lui tendant un bristol :

« Mais je vous donne ceci. »

Elvire poussa un cri de surprise :

« O’Marmatway ! »

Puis, remise de sa stupeur :

« Je vous remercie. Puisque vous avez une belle voiture et que vous m’avez l’air d’aimer les femmes, auriez-vous la gentillesse de me conduire à la librairie Kalakis ?

– Avec le plus grand plaisir. »

Tout en multipliant les accélérations, au mépris du Code de la route, le séducteur conduisit la jeune fille à travers la capitale jusqu’à l’avenue Petralona. Devant la boutique, il salua sa passagère d’une accolade et l’abandonna sur le trottoir.

Elvire se tint devant la vitrine, qu’un rideau séparait de l’intérieur de la librairie. Elle contemplait, rêveuse, les reliures de cuir, usagées, gravées à l’or fin, œuvres impérissables des lettres grecques, d’Homère à Kazantzakis, quand un homme au fin collier de barbe sortit à sa rencontre.

« Je voudrais voir monsieur O’Marmatway.

– Je suis O’Marmatway. Veuillez me suivre. »

Elvire fut introduite dans l’arrière-boutique.

« Vous êtes un imposteur, dit-elle. O’Marmatway est mort sous mes yeux, et vous ne lui ressemblez pas.

– Ma petite, vous devriez savoir qu’O’Marmatway est immortel, quant à mon visage, je le change à ma fantaisie. »

Comme la politesse ne l’étouffe guère, il s’alluma une cigarette sans en proposer une à sa visiteuse. Elvire tira son pistolet de son sac et, d’une balle, sectionna sa Gauloise.

« Le tabac m’indispose.

– Je constate avec joie que vous n’avez pas perdu la main. Votre habileté au tir me sera bien utile, si vous acceptez de collaborer avec moi. Toutefois, j’avais espéré que vous vinssiez plus tôt.

– Je n’ai pas pris le chemin des écoliers. J’aurais pourtant aimé visiter Le Pirée.

– Qui c’est celui-là ?

– Comment ? Vous êtes établi à Athènes, et vous ne connaissez pas Le Pirée ?

– C’est votre amant ?

– Si vous êtes bien gentil, je vous le présenterai. C’est un charmant garçon. Et comme vous m’êtes vraiment sympathique, je crois bien que je vous emmènerai en France. Vous verrez La Rochelle, je suis sûre qu’elle vous plaira. »

Elvire avait beaucoup de peine à garder son sérieux.

« Pourriez-vous ranger votre arme à feu, mademoiselle Saccuti ? Ce genre d’outil me rend nerveux quand il se trimballe devant mon nez. »

Elvire cacha son pistolet dans son sac.

« Nous reparlerons plus tard de La jolie Rochelle. J’aimerais que nous en venions au fait. Pour quelle raison m’avez-vous fait venir ? Votre lettre parle d’amour, mais je crains que vous n’ayez d’autres motivations.

– En effet, je vous prie de me pardonner ce subterfuge, mademoiselle. Il est vrai que vous êtes ravissante, mais j’ai surtout besoin de vous pour réaliser un grand projet. D’une part parce qu’avec un tireur tel que vous, j’aime mieux être du bon côté du canon, d’autre part parce que vous êtes l’amie intime de Lynda de Syldurie.

– Et si vous comptez sur moi pour lui tirer dessus, vous faites un très mauvais plan.

– Allons, allons ! Qu’allez-vous imaginer ? À quoi me servirait la mort de Lynda ? Elle m’est infiniment précieuse parce qu’elle possède un objet que je convoite par-dessus tout, et qui me rendra ma puissance perdue. Je compte sur vous pour le lui soustraire par la ruse et me l’apporter. Je ne serai pas un ingrat.

– Et si je refuse ?

– Bien entendu, vous êtes libre de refuser. Vous êtes mon invitée, pas ma prisonnière.

– De quoi s’agit-il ?

– Du collier d’Olga.

– Quoi ?

– Vous m’avez très bien compris. »

Elvire se mit à rire :

« Voyons monsieur ! Le collier d’Olga, c’est du toc. Si vous étiez vraiment Franck O’Marmatway, vous le sauriez. La grande Judith l’a d’ailleurs appris à ses dépens.

– Ah ! Ne me parlez pas de celle-là !

– C’est vrai que vous avez de bonnes raisons de la haïr. C’est elle qui vous a tué, après tout. Ce que je suis curieuse de savoir, c’est qui vous a ressuscité.

– Un jour, vous connaîtrez mon secret. Quant à Judith, je l’ai aimée, c’est un fait, mais c’était avant qu’elle m’assassine. Votre curiosité est-elle satisfaite ?

– Partiellement ! Et puisque votre collier ne vaut plus rien, je vous propose de me laisser rejoindre mon ami Le Pirée et rentrer chez moi.

– Je ne parle pas de celui-là. Si Judith s’est fait rouler, tant pis pour elle. Moi, c’est le vrai qui m’intéresse.

– Celui-là, personne ne sait où il est.

– Erreur, mademoiselle ! Une seule personne au monde le sait : votre amie Lynda.

– Ah ! C’est donc pour cela que vous m’avez fait venir ! Vous voulez que j’aille voir Lynda, que je lui mette le canon sur la tempe ou que je lui grille les doigts de pieds jusqu’à ce qu’elle me donne le collier. Elle pourrait très mal le prendre, vous savez.

– Vous comprenez vite. Il me faut ce collier. Prenez-vous-y comme vous voudrez. Vous serez richement récompensée. Je vous signale en passant que je suis célibataire et que vous pourriez partager avec moi le pouvoir absolu.

– Ce coup-là, on me l’a déjà fait, merci bien. Quant au pouvoir lié au collier d’Olga, tout cela n’est que superstition.

– Et le pouvoir de l’argent ? Avec tous les diamants qui le composent et l’or blanc qui le sertit, j’aurai de quoi acheter non seulement la Joconde, mais tout le Musée du Louvre. J’achèterai le monde entier.

– Désolée, cher monsieur O’Marmatway, ou quel que soit votre véritable nom, je n’adhère pas à votre projet. Je vous prie de me laisser prendre congé.

– Ne partez pas. Restez encore une semaine à Athènes. Vous êtes mon invitée. Vous aurez tout le temps de visiter l’Acropole et de réfléchir à ma proposition.

– C’est tout réfléchi.

– Tant pis pour vous. La fortune et le pouvoir vont vous échapper, mais c’est votre choix. Au moins, je ne voudrais pas que nous nous quittions fâchés. Permettez-moi, avant de vous laisser partir, de vous offrir une coupe de champagne.

– Volontiers. »

Le mystérieux personnage appela dans un interphone.

« Xanthia, voulez-vous bien nous apporter une bouteille de Moët et Chandon bien frappée avec des biscuits de Reims ?

– Quel drôle de prénom ! fit remarquer Elvire : Xanthia, comme la voiture ?

– En grec, cela veut dire : la blonde. »

La jeune fille, en tenue de servante, apporta le luxueux liquide et les biscuits roses. Elle porte bien son prénom, car sa longue tresse resplendit d’un blond éclatant.

« À vos amours, mademoiselle !

– À la Syldurie, que je me languis de revoir.

– Vous la reverrez bientôt, votre Syldurie, et vous serez changée en une autre femme. »

Elvire ne fit pas attention à cette remarque. Elle avait vidé la moitié de la coupe quand elle se sentit envahie d’une étrange torpeur.

« Il y a bien longtemps que je n’avais rien bu d’aussi capiteux. La tête me tourne. Je crois que je suis déjà grise. Et comme j’ai sommeil ! »

Elle ne termina pas sa coupe. Les bras et les mains ballants, elle s’affala sur son siège.