VI. Pierre Brueghel

Notre graisseux ami Miroslav de Bifenbaf est arrivé de La Paz à l’aéroport d’Arklow. Débarquement discret : seul Maître Plogrov était présent pour l’accueillir.

Discret aussi son séjour dans la capitale Syldure, car s’il a quitté son pays dans l’humiliation, il ne souhaitait pas annoncer son retour avec trompettes et clairons.

Discret enfin, son procès, défendu par Maître Plogrov avec lequel il se trouvait quelques points communs, en particulier celui d’avoir été follement amoureux de Lynda.

Lynda de Syldurie, justement, se passionne tellement pour ce procès qu’elle ne se dérange même pas jusqu’au tribunal où elle se fait représenter par son avocat, considérant qu’elle a d’autres priorités.

Pourtant, les chefs d’accusation sont lourds : atteinte à la dignité et à la liberté du marquis de Bifenbaf, et surtout, menace de mort et tentative d’assassinat. L’arme du crime, rappelons-le, n’était pas chargée, mais la victime a manqué de trépasser d’une crise cardiaque.

Voulez-vous une preuve que la Syldurie est bien une monarchie parlementaire et démocratique ? Est-il beaucoup de royaumes où l’on peut intenter un procès au roi et où celui-ci peut s’offrir le luxe de le perdre ?

Et justement, ce procès, elle l’a perdu. Il faut dire que son adversaire avait payé suffisamment cher pour le gagner. Imaginez un peu qu’après avoir corrompu la justice il ait tout de même perdu. Quelle injustice !

La Couronne de Syldurie a donc été condamnée à verser au marquis Miroslav de Bifenbaf une somme impressionnante en couronnes syldures, mais qui se convertit aux environs de cinquante mille euros. Mince compensation lorsque l’on pense aux huit cent mille dollars investis dans l’affaire. Miroslav se serait-il fait rouler ? À moins qu’il n’ait d’autres intérêts que le retour au pays natal.

Justement, dans la gentilhommière du marquis de Bifenbaf, celui-ci, heureux d’avoir enfin retrouvé ses chers pénates, fume un épais et nauséabond cigare en compagnie de son avocat.

« Eh bien marquis ! Vous ne regrettez pas de m’avoir fait confiance, n’est-ce pas ? Nous n’en avons fait qu’une bouchée de la citoyenne Lambert !

– C’est vrai. Nous avons vaincu sans péril.

– Et triomphé sans gloire !

– Elle ne s’est même pas donné la peine de venir au procès. Elle savait bien que j’allais la couvrir de ridicule.

– Détrompez-vous, cher Maître. Les griffes de Lynda sont redoutables, et elle aurait bien pu nous défigurer tous les deux. Moi je suis bien content qu’elle ne soit pas venue.

– Elle ne s’intéresse même pas à nous, mon cher. Elle a rentré ses griffes, mais dégainé une arme encore plus cruelle : le mépris.

– Je me vengerai.

– Moi aussi. Mais oublions cela, marquis, vous ne regretterez pas notre alliance. Nous nous hisserons tous deux dans les sphères de la puissance. Parlons plutôt d’affaires. Je suppose que votre commerce en Amérique de Sud continue à fructifier.

– Bien entendu. Je dirige tout de mon fauteuil. Pas plus tard qu’hier, j’ai eu une commande pharaonique : un Grec à qui j’ai fait livrer mélange particulier.

– Alors, buvons à votre entreprise, marquis. Nous aurons besoin d’argent pour mener la nôtre à la réussite. »

Revenons maintenant chez Lynda, à qui la couronne n’a jamais fait prendre la grosse tête. Elle venait de terminer son repas, en toute simplicité, en compagnie de Julien de ses enfants et de quelques invités. On venait de s’installer autour de la table basse pour déguster le café, et l’on parlait politique.

« Le petit teigneux est en train d’enflammer tout le pays avec ze comonne marquette, on ne parle plus que de cela, disait Julien.

– C’est un beau parleur, et un séducteur, il va entortiller tout ce beau monde, répondit Lynda. C’est jeudi prochain que le parlement va voter, et je m’attends à ce que ça chauffe.

– Et toi ? demande Fabien, je n’ai pas l’impression que ça te fait bondir d’enthousiasme.

– La Syldurie n’a pas besoin de cette bande de guignols.

– Eh bien ! C’est clair !

– Bien que nous soyons un tout petit pays, nous nous suffisons à nous-mêmes et le reste de l’Europe nous envie. Alors que l’économie de tous ces pays a le parachute en torche, notre PIB a augmenté de 45 % en dix ans. Non, croyez-moi, ces gens-là n’ont rien à nous enseigner. Ils feraient mieux de suivre notre modèle et s’appuyer sur nos valeurs. Et puis, l’Europe, elle est dirigée par des gugusses qui passent leur temps à pondre des lois sur le beurre et le fromage alors qu’ils n’ont jamais vu une vache de leur vie. Ils feraient bien mieux de se préoccuper des vrais problèmes, et en particulier des droits de l’homme. Nous nous sommes battus pendant des années, mon père et moi, pour donner à notre pays des lois intelligentes, et l’Union européenne va nous imposer des lois imbéciles.

– Ça, c’est bien vrai ! » s’exclama Yacouba.

Fabien reprit :

« Mais j’ai l’impression que tu as des raisons encore plus sérieuses.

– En effet. »

Lynda prit sa tablette sur laquelle elle fit défiler des photographies. Elle s’arrêta sur l’une d’elles, qui représentait une colossale structure en cône tronqué de verre et de métal.

« Ouaou ! s’écria Moussa. C’est vachement moderne ! C’est en Syldurie ?

– Non, mon petit, c’est le siège du Parlement européen, à Strasbourg.

– En tout cas, ça en jette ! »

Elle montra ensuite une peinture bien connue de l’école flamande du seizième siècle.

« Et ça ? Tu connais ?

– Ça non plus, je suppose que ce n’est pas en Syldurie.

– C’est la tour de Babel, telle que l’imaginait Pierre Brueghel l’Ancien.

– Du très ancien au très moderne, les formes se répètent.

– Et de l’aube au crépuscule de l’humanité, son histoire se répète. L’esprit de la Communauté européenne, c’est l’esprit de Babel. Un empire de ténèbres se met en place. Le prophète Daniel, parmi d’autres, nous l’avait prédit. Nous ne pourrons pas changer le cours de l’histoire ni détourner les jugements de l’Apocalypse, mais je m’oppose fermement à ce que mon pays soit complice de l’apostasie. »

Pourtant, la semaine suivante, le parlement syldure se prononça, à soixante-deux voix contre cinquante-neuf et sept abstentions, favorablement à l’entrée de la Syldurie dans la Communauté européenne.

« J’ai l’impression que ta prière n’a pas été entendue, dit Julien. Dieu ne s’intéresse peut-être pas à la politique.

– Il n’a pas dit son dernier mot, mon gros canard. La bande à Plogrov n’a pas encore l’Europe dans sa poche. Depuis le temps que la Turquie pleure pour y entrer, dans l’Europe ! Et puis, le petit père Dimitri, il oublie qu’il me reste un bouffon dans mon jeu.

– Un bouffon ?

– Un joker. Eh oui ! Mon petit Dimitri, pour qu’une décision du parlement entre en vigueur, il faut que la reine la signe, et si elle refuse de signer, comme la Constitution de Syldurie m’y autorise, tu l’as dans l’os. »