IX. Obession

Sitôt les résultats du vote publiés, la reine de Syldurie annonça officiellement qu’elle opposait son veto, à la grande joie de ses partisans et à la grande colère des plogovistes.

Loin de toute cette agitation politique, Elvire, flanquée de son démon gardien, atterrit à Arklow. Elle s’empressa de téléphoner à Lynda.

« Tu rentres d’Athènes ? Alors ? As-tu trouvé le grand amour ?

– Non.

– Non ? Et ce type qui t’a payé la croisière ? Il ne t’a pas demandé ta main ?

– Non.

– Ah bon ? Ton voyage en Grèce s’est tout de même bien passé ?

– Non… enfin… oui.

 

– Ce n’est pas très clair. Passe me voir quand tu veux. Nous parlerons de tout ça devant une tasse de thé, selon nos bonnes habitudes. »

Elvire s’empressa de se rendre au rendez-vous, accompagnée comme il se doit.

« Je n’ai pas trouvé le grand amour en Grèce, mais je me suis fait une nouvelle amie. Je me suis permis de l’amener. Lynda, je te présente Xanthia.

– La bien nommée, » dit Lynda en lui adressant un sourire.

Nos trois commères s’installent et commencent à rompre la glace.

« Alors, Elvire, ton séjour à Athènes, ça s’est bien passé ?

– Euh… oui…

– Mais encore ?

– Le Parthénon, c’est très beau…

– J’aurais aimé que tu m’en racontes un peu plus. Ton rendez-vous avec ce mystérieux amoureux, comment ça s’est passé ?

– Ça, tu vois, je n’en parle pas. Cela fait partie de mon jardin secret. »

Xanthia approuva de la tête.

Elvire osa enfin poser la question qui lui brûlait le cœur :

« Dis-moi, Lynda, le fameux collier de la reine Olga, c’est une légende, n’est-ce pas ?

– Pourquoi tu me parles de ça ?

– Oh ! comme ça, simple curiosité.

– Je ne crois pas au pouvoir qu’on lui attribue, mais il possède une valeur inestimable, le vrai, pas la copie qu’Élie et Judith ont volée. C’est pourquoi je tiens à ce qu’il soit conservé en un lieu secret.

– C’est ce que je pensais. Justement, nous en discutions avec Xanthia… »

Xanthia lui donna discrètement dans le mollet un coup de pied qui signifie : « Tu parles trop, ma cocotte. »

« Alors, tu es la seule personne dans le royaume à savoir où il est ?

– Je ne peux pas en parler, encore moins devant une inconnue, excusez-moi, Xanthia, mais ce joyau suscite trop de convoitise. Je pense que vous en savez déjà trop. »

Cette réplique réussit à frigorifier l’ambiance. On finit de siroter son infusion sans oser prononcer d’autres paroles.

Elvire et Lynda se sont revues dans la semaine.

« Maintenant que nous sommes toutes seules, tu peux m’en dire plus.

– À quel sujet ?

– Au sujet du collier d’Olga.

– Je t’ai déjà dit tout ce que tu avais le droit de savoir.

– Je me disais : c’est tout de même curieux, tu possèdes le plus beau bijou de la terre et tu ne peux même pas le montrer. Je trouve cela frustrant, non ? Laisse-moi t’imaginer avec tous ces diamants ruisselant sur ta poitrine et tes épaules nues. Tu ferais tourner la tête à tous les puissants de ce monde.

– L’apôtre Paul nous déconseille vivement de nous parer avec immodestie. »

Dès le début de la semaine suivante, Elvire remit le collier sur le tapis.

« Tu es vraiment la seule à posséder la clé du coffre ?

– Quel coffre ?

– Eh bien ! le coffre qui contient le collier.

– C’est tout de même étonnant, cet intérêt soudain pour ce collier. Je te trouve bizarre depuis ton retour de Grèce. Le coffre se trouve quelque part en Syldurie, il n’a pas de clé, juste une combinaison, soixante caractères, chiffres, majuscules et minuscules. Comme je ne le connais pas par cœur, ce code se trouve dans un autre coffre, à la Banque royale, mais pour l’ouvrir, il faut un code, un peu moins compliqué. Ta curiosité est-elle satisfaite ? 

– Pas tout à fait. As-tu pensé que tu pourrais mourir et que le collier serait perdu pour tout le monde ? Si tu donnais un double du code à une personne de confiance, à moi par exemple…

– Toi, tu n’es vraiment pas dans ton assiette, en ce moment. Si cela peut te rassurer, j’ai pensé à donner le code à une personne de confiance, mais je suis la seule à savoir qui. »

Laissons un peu de côte cette histoire de verroterie, et retournons auprès de notre ami Dimitri, chef du Parti républicain.

Il n’est pas content du tout, maître Plogrov. Et quand il n’est pas content, maître Plogrov, il le dit.

Il organise des conférences de presse et des mitingues en veux-tu en voilà.

Et le peuple de se précipiter dans les théâtres et les salles des fêtes pour l’entendre aboyer :

« En s’opposant au parlement, la reine de Syldurie s’oppose au peuple. Elle s’oppose à la liberté, elle s’oppose au droit, elle ne poursuit qu’un seul but : maintenir notre pays dans la féodalité afin de demeurer au pouvoir, au mépris du peuple, au mépris de la liberté, au mépris de la vérité. La monarchie chancelle sur ses bases. Lynda est perdue et elle le sait. Jetons-la à bas de son trône. Vive l’Europe ! Vive la Syldurie ! Vive la République ! À bas la tyrannie ! »

Excitées par ce virulent orateur, les foules sortent dans les rues en vociférant : « à bas la tyrannie ! »

Des ruisseaux de mécontents se forment dans les villes de province, qui confluent en rivière pour former un fleuve humain qui se déverse sur Arklow.