III. Un baptême

Une quantité considérable de proches et d’amis attendait Wladimir à l’aéroport. Lynda, debout en bout de piste, voulait être la première à le serrer dans ses bras.

« Mon pauvre maître ! Quel terrible accident tu as eu ! Quel bonheur de te revoir rétabli !

– Oui, j’ai eu beaucoup de chance.

– Mais comme tu as l’air heureux !

– J’ai eu plus que de la chance. Moi aussi, je suis heureux de te revoir, mais ne me serre pas trop fort, j’ai encore mal aux côtes. »

Pendant le séjour parisien de notre bienheureux savant, le conseil pastoral s’était réuni autour du pasteur Périklès Andropoulos :

« Nos amis Dieter, Paul et Andreas devraient être prêts pour le baptême. Qu’en pensez-vous ?

 

– Et Judith ? répliqua Lynda.

– Je ne sais pas. Je vois bien que tu as beaucoup d’affection pour elle. Vous avez vécu ensemble une expérience extra-ordinaire, mais je pense qu’il est encore trop tôt. Il faudrait lui laisser le temps de mûrir, de donner les preuves plus tangibles de sa conversion. Tu me comprends ? Je ne voudrais pas faire d’erreur. Il arrive si souvent de baptiser des gens qui disparaissent dans la nature aussitôt après.

– Des preuves ? Mais enfin, Périklès, elles sont limpides, les preuves ! Je vais la voir en prison une fois par semaine. Nous lisons, nous chantons, nous prions. Et son nouvel album, ce n’est pas une preuve ?

– Et puis, n’oublie pas que c’est la fille de l’infâme Sabine Ragassi…

– Ramassamisivagamy.

– Si tu veux. En tout cas, elle porte un très lourd héritage spirituel. Nous devons en tenir compte, observer et prier. »

Mais la solide argumentation de Lynda finit par l’emporter, et le conseil pastoral ajouta Judith à la liste des nouveaux baptisés.

Dieter, Paul et Andréas, les trois complices de Franck O’Marmatway avaient capitulé devant la grâce. N’ayant aucune mort sur la conscience, ayant fait preuve de contrition devant le juge, ils furent condamnés à un an de liberté surveillée.

Ce ne fut pas le cas de Judith, reconnue coupable de l’enlèvement et de la séquestration de la jeune Zoé Duval, ainsi que du meurtre de son complice qu’elle a abattu de sang-froid ; elle a été condamnée à cinq ans de prison, peine qui aurait été bien plus sévère si Lynda n’avait pas plaidé en invoquant son repentir.

Au bout d’un mois d’incarcération, eu égard à sa bonne conduite, elle a obtenu l’autorisation de quitter le centre de détention chaque dimanche matin pour se rendre à l’église. Elle ne peut pas y passer inaperçue, car elle y demeure assise sur les bancs du fond, menottée, encadrée de deux gardiens. Quand la célébration est terminée, il n’est pas question pour elle d’aller saluer les uns et les autres, encore moins de se laisser inviter à déjeuner. Dès que les participants commencent à se lever, elle est entraînée dans le fourgon pénitentiaire.

« Pauvre Judith, pensait Lynda, j’aurais tant aimé aller la saluer par un saint baiser ! »

Le jour du baptême arriva. Une certaine tradition veut qu’on commence par le plus jeune. Judith, vêtue d’un pantalon et d’un chemisier blancs, les menottes aux poignets, encadrée de ses deux anges gardiens, s’approche du baptistère. Quelques marches revêtues de céramique la dirigent vers le centre du bassin. Périklès, ainsi qu’Elvire et Fabienne, armées d’un peignoir, entrent à leur tour.

Les agents pénitentiaires, se tenant à distance, voulaient éviter d’éclabousser leurs chaussures.

« Vous êtes bien sûrs que vous ne voulez pas que je vous baptise avec, dans la foulée ? leur dit le pasteur, ironique, avec tous les péchés que vous devez avoir sur la conscience, je vous laisse au moins trois quarts d’heure sous l’eau. »

Cette boutade d’un goût moyen fit rire toute l’assemblée, sauf les deux gardiens.

Retrouvant son sérieux, Périklès posa les traditionnelles questions :

« Judith, crois-tu que Jésus est le Fils de Dieu ?

– Oui.

– Crois-tu qu’il est mort sur la croix pour te sauver ?

– Oui.

– Es-tu décidée à la suivre et à le servir, à l’aimer de tout ton cœur et de toute ta pensée ?

– Oui.

– Judith, sur ta confession, je te baptise au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. »

Des larmes coulaient sur les joues de Lynda. Périklès l’immergea et lui sortit aussitôt la tête hors de l’eau. Elvire et Fabienne l’enveloppèrent du peignoir. Pendant qu’elle retournait s’asseoir, l’assemblée entonna le chant qu’elle avait choisi :

« Nous t’adorons, ô Père, dans ton temple,
Nous t’adorons en esprit et en vérité.
Tu habites nos louanges.
Nous t’adorons en esprit et en vérité.
Car un jour près de toi vaut mieux que mille ailleurs
Je désire habiter dans ton temple.
Car un jour près de toi vaut mieux que mille ailleurs.
Je désire habiter dans ta maison, Seigneur. »[1]

Vint le tour de Dieter. Lynda s’approcha du plus gradé des agents pénitentiaires et lui glissa dans l’oreille :

« Vous ne pourriez pas lui enlever ses menottes, le temps qu’elle enfile des vêtements secs.

– C’est impossible. Elle est condamnée pour meurtre et nous avons des ordres.

– Eh bien ! il y a contre-ordre, et c’est la reine de Syldurie qui vous le donne.

– Nous voudrions bien vous obéir, Majesté, mais les clés sont consignées à l’intérieur du centre de détention. C’est le règlement. Mais nous assurons Votre Majesté que nous ferons tout notre possible pour qu’elle ne prenne pas froid. »

Selon des règles informelles, le service de baptême se poursuivit dans la convivialité, avec des pâtisseries fabriquées par des participantes volontaires.

Wladimir ne va pas à l’église, sauf lorsqu’il s’y produit un événement particulier, comme un concert ou un baptême. Il ne manqua pas d’aller serrer la main de son ami, le pasteur Andropoulos.

« Eh bien, Révérend ! j’espère que pour vos prochains baptêmes, je serai du nombre.

– Sérieusement, Maître Wladimir ? Vous voulez être baptisé ? Vous ?

– Oui, moi ! Vous pensiez que j’avais le cœur trop endurci pour me tourner un jour vers Dieu. Où donc est votre foi ?

– En effet, je tombe des nues.

– Vous savez que je viens de survive à un terrible accident. Tout le temps où le train passait sur moi, j’ai senti comme une main qui s’appuyait sur mes épaules. J’ai ressenti une immense paix alors que je me sentais mourir, et j’ai entendu une voix souffler à mon oreille : “Voici maintenant le jour du salut”[2]. Ce que tant d’années d’études ne m’ont pas procuré, je l’ai trouvé en quelques secondes entre ces deux rails. J’ai enfin compris que Dieu m’avait sauvé, non seulement d’une mort terrible, mais surtout de la deuxième mort, plus effroyable encore. »

 

[1] Paroles et musique de Corinne Lafitte.

[2] 2 Corinthiens 6.2