XII. Un mystérieux colis

Après tant d’agitation, une douce voix se fit entendre. C’était celle de Fabien qui, selon son habitude, apportait en chantant le courrier du jour : du courrier administratif, de la presse et un petit paquet.

« Je ne fais pourtant de tort à personne
En n’écoutant pas le clairon qui sonne… »

« Ah ! Voilà le postier de service.

– Je viens de croiser le Zébulon à ressort, dit Fabien. Il tirait une de ces bobines !

– Une pieuvre lui a jeté un litre d’encre à la figure, répondit Fabienne avec une extrême satisfaction.

– Il vient de découvrir mon côté félin, ajouta Aïcha : J’ai le poil doux et les griffes acérées.

– Vous avez regimbé contre ce cuistre.

– Un tant soit peu.

– C’est exact. Voyons la presse. »

Le chef prit l’un des journaux et commenta les titres :

« Voilà qui commence bien : Préavis de grève. Grève des cheminots, grève dans le métro, grève dans les transports, grève des hôpitaux, grève des médecins, grève des lycéens, grève des étudiants, grève des enseignants, et pour finir en beauté, grève des C.R.S.

– Devrons-nous prendre leur place pour casser de l’étudiant ? »

Le commissaire semblait ne pas avoir entendu cette remarque de Fabien et continuait à commenter la presse :

« Et que dit le “Figaro” ?

“Les Français sont satisfaits de leur gouvernement.”

Quoi de neuf à l’étranger ?

“Le couronnement de la reine de Syldurie.”

– C’est où, ça, la Syldurie ? » hasarda Fabienne. Car il est généralement admis que les Français ignorent la géographie.

« Quelque part dans les Balkans, répondit Fabien, un peu plus cultivé. Un tout petit pays enclavé entre la Grèce, la Bulgarie et la Turquie.

– À propos de la Turquie, rappela Mansinque, nous avons le feu vert pour arrêter Oseledire.

– Ozdenir.

– C’est ça, Youssouf Ozdenir. Il sera expulsé dans son pays avant la fin de la semaine.

– Et sa femme ? demanda Fabienne.

– Elle ? Elle est née en France, de parents français, si elle veut le rejoindre, elle prend l’avion. On ne va tout de même pas lui offrir le voyage aux frais de Bolloré ! »

Fabienne, assise nonchalamment sur le bureau de son chef, avait repris le journal auquel plus personne ne s’intéressait.

Elle lisait à haute voix :

«“Lynda, seconde fille du roi Waldemar, récemment décédé, est montée sur le trône de Syldurie. La princesse Éva, héritière légitime, ayant été écartée de la royauté, en raison de ses écarts de conduite…”

Sa bobine me rappelle quelqu’un.

– Elle te rappelle Lynda de Syldurie.

– Idiot. »

Le jeune policier se remit à chanter :

«“Avec une bêche à l’épaule,
Avec à la lèvre un doux chant…”

C’est curieux, comme j’ai cette chanson-là dans la tête, d’un seul coup.

– Tu as toujours une chanson de Brassens dans la tête.

– C’est vrai. Mais pourquoi justement cette chanson-là ? Pourquoi Pauvre Martin ?

– Ce n’est pas sa chanson la plus connue.

– Elle gagnerait à l’être davantage. »

Inconsciemment, Fabienne enchaîna le refrain :

«“Pauvre Martin, Pauvre misère,
Creuse la terre, creuse le temps…”

Des souvenirs se mettent en place, dit-elle. Y aurait-il une relation entre ce visage et cette chanson ?

– Ça y est ! J’y suis ! Lynda ! C’est la fille qui…

– Oui ! bien sûr ! C’est la fille qui…

– Qui grattait la guitare dans le métro.

– Qui chantait Pauvre Martin.

– Qui se payait ta tête.

– Qui t’appelait “gallinacé d’amour.”

– Qui portait une montre “Quartier”.

– Avec QU comme un quartier d’orange. »

Fabien observa attentivement la photographie sur le journal.

« C’est bien elle : le même visage, le même regard.

– Elle est passée par le commissariat cette fille, dit Mansinque. Elle doit avoir un dossier. Quel est son nom ?

– Tu t’en souviens, toi ?

– Sichoucha ? Chouchachi ?

– Un nom en train de marchandise. Vous allez le trouver, commissaire, au kilomètre. »

Le commissaire Mansinque fouilla longuement dans un classeur métallique, et dit enfin, l’air satisfait :

« Ah ! Voilà ! J’ai trouvé : Randrianadramanitrafazanarakoto-mananasoandrofoaralerison.

– La même chose commençant par un S. Vous devez bien avoir ça en boutique !

– Attendez… cette fois j’y suis : Soussaschnick-Sassou-schnikof, Lynda, avec un Y.

– C’est elle.

– Elle nous a dit qu’elle était princesse.

– Je m’en souviens, rappela Fabien. Je lui ai même répondu : “Et moi je suis Sarkozy.”

– Elle n’avait donc pas menti.

– Qu’est-elle devenue ? »

Le commissaire consulta le dossier de Lynda, qui n’était pas si épais.

« Expulsée vers la Syldurie, via Sofia, le 18 juin 2007.

– J’ai passé les menottes à une reine. Vous rendez-vous compte ? Ça vous marque une vie de policier.

– Et moi j’ai bien failli lui éclater le crâne en deux. Tu t’imagines ? La Syldurie aurait eu une reine bicéphale. »

Mansinque réfléchit :

« C’est mauvais pour la diplomatie, tout ça ! La France va devoir présenter des excuses officielles à la Syldurie.

– Et ce n’est pas cela qui va nous propulser dans les hautes sphères de la police, ajouta malicieusement Fabienne.

– Ne vous inquiétez pas pour ça, répondit son chef, se voulant rassurant. Ce n’est pas notre affaire. C’est celle de Nicolas, et je ne porte pas peine pour lui. »

Cette question étant débattue, il ouvrit deux lettres portant l’en-tête du Ministère de l’Intérieur.

« Eh bien ! Nous allons pouvoir nous occuper !

– Quoi de neuf ?

– Les ordres d’expulsions sont arrivés. Ozdenir, dont nous venons de parler. Diallo, la mère et le fils. Au fait. Avez-vous du nouveau concernant Bendjellabah et Djembé ? Évidemment non ?

– Ils filent comme des anguilles.

– Dépêchez-vous de régler le problème. Yssouvrez a le Krakatoa sous les fesses. N’ayez pas peur de les amocher un petit peu, cela fait partie des ordres. Au fait, monsieur Dufour, votre petite expérience ? Satisfaisante ?

« Tout à fait. D’ailleurs, j’en prends à témoin mademoiselle Belkadri, qui a participé au projet. »

Aïcha prit la parole :

« C’est une initiative excellente. Il fallait tout de même oser organiser une partie de football avec les jeunes du quartier. Les garçons étaient détendus. Ils avaient besoin de cette image du flic sympa. Il leur fallait ce contact convivial. Ils ont appris que vous savez être humains, que vous êtes capables de comprendre leurs intérêts et même de comprendre leurs problèmes. Croyez-moi, commissaire, la police du Dix-huitième a vu juste. Il y a des barrières qui peuvent tomber : celle de la haine, de l’incompréhension, du mépris et de l’exclusion. Certains coups de ballon deviennent des coups de bélier. Ces jeunes gens ne sont pas tous des brutes. Si vous les méprisez, ils vous mépriseront, si vous les haïssez, ils vous haïront, mais si vous les respectez, ils vous respecteront.

– Très bien, reprit le commissaire. Il y a aussi un paquet dans le courrier : “Monsieur Fabien. Police du dix-huitième arrondissement. Paris, France.” Vous recevez du courrier personnel au commissariat, vous ? C’est contraire au règlement.

– Je n’y peux rien. Ce n’est pas moi qui me le suis envoyé.

– C’est exact. »

Fabien inspecta le colis qui lui avait été remis.

« Regardez ! Les beaux timbres ! »

En effet, l’emballage de papier kraft était orné de timbres de collection, bien séparés par un espace d’un demi-centimètre, et oblitérés manuellement de manière à n’encrer qu’un quart de chacun d’eux, un autre timbre à date, bien droit et entièrement lisible, à l’extérieur du bloc de timbres, permettait de lire l’origine exacte et la date de l’envoi. Voilà un postier qui connaît bien son métier !

– De quel pays est-ce que ça vient ?

– Je ne sais pas. C’est du cyrillique.

– Faites voir, dit Mansinque. J’ai un peu commencé le russe au lycée.

– Cela remonte loin. »

Le commissaire déchiffra les caractères en tenant le colis à une certaine distance de ses yeux. Quand on est philatéliste, il vaut mieux ne pas être presbyte.

« Voyons : С.И.Л.Д.У.Р.И.Я : СИЛДУРИЯ. La Syldurie, dont nous parlions justement.

– Qui peut bien m’écrire de Syldurie ? »

Le paquet contenait une lettre et un livre, soigneusement calé dans des boules de journaux, eux aussi en cyrillique. Le jeune homme l’ouvre et commence à lire avec étonnement.

« – Lynda.

– Pas possible ! Lynda de Syldurie !

– Décidément, cette fille n’a pas fini de nous étonner.

– C’est exact.

 “Mon cher Fabien…”

– Voilà qui commence bien ! s’indigna Fabienne. Vous alliez à l’école ensemble ? »

– “Mon cher Fabien,

J’ai beaucoup pensé à toi depuis notre fameuse rencontre sur un quai de la station Barbès-Rochechouart. Grâce à ton intervention, j’ai pu retourner dans mon pays sans bourse délier alors que je n’avais plus un centime en poche…”

– Et en plus elle te tutoie !

“…plus un centime en poche.

Il m’est arrivé une aventure extraordinaire depuis notre rencontre. Tu as évidemment lu les journaux qui me comparent à Cendrillon et à qui sais-je encore. Mais ce prétendu conte de fées n’a pas vraiment d’importance. Une rencontre merveilleuse a bouleversé ma vie et a fait de moi une nouvelle Lynda. Tu ne me reconnaîtrais plus. J’ai découvert un livre merveilleux qui m’a délivré le message de celui qui m’a aimé dans ma rébellion et ma misère. Je t’offre un exemplaire de ce précieux volume. Donne-toi la peine de le lire, commence par l’Évangile de Jean. Si ton cœur recherche sincèrement la vie et la paix, tu pourras aussi rencontrer Jésus-Christ, qui a sacrifié sa vie pour toi.

Bonne lecture, à bientôt, mon petit gallinacé.’’

– Octopodidé, ma chère,  dit Fabienne agacée, octopodidé.

–“Post scriptum : Gros bisous à Fabienne.”

– Ah ! Tout de même, elle pense à moi !

– Elle n’est pas un peu illuminée, cette fille ? » demanda Mansinque, sceptique.

L’irruption du divisionnaire dans le bureau coupa court à toute réflexion :

« Mansinque ! Qu’est-ce que j’apprends ? Ce n’est pas un commissariat ici, c’est un cirque.

– Qu’est-ce qui justifie ces vociférations ?

– Où est passé Dufour, pour commencer ?

– Mais je suis ici, devant vous.

– Oui, bon ! D’abord je commence à en avoir assez de vous, de votre incapacité, de vos rêveries, de vos poésies et de vos chansons.

– C’est pourtant beau, la chanson francophone.

“Je ne fais pourtant de tort à personne
En laissant courir les voleurs de pommes.”

– Alors là ! C’est trop ! Je vous parle de votre métier, et vous voilà reparti à me brassensiner les oreilles. “Laisser courir les voleurs de pommes !” C’est votre portrait tout craché, ça ! Je comprends que vous aimez tant cette chanson. D’ailleurs je ne veux plus vous entendre chanter. Vous avez autre chose à faire. Encore moins chanter Ferrat le communiste, Ferré l’anarchiste, et Brassens ! Quel exemple pour la République !

‑ Savez-vous que le frère de Brassens était chef de musique dans l’armée de terre ?

– Peut-être, mais lui passait son temps à fustiger les gendarmes.

– Ce n’est pas notre problème, nous sommes des policiers.

– J’apprends aussi que vous lisez Boris Vian.

– Et alors ! C’est interdit ?

– Boris Vian, l’antimilitariste !

– “Monsieur le Président, je vous fais une lettre …”

– Et vous savez ce qu’il a dit, Boris Vian ?

– “Que vous lirez peut-être, si vous avez le temps…”

– Boris Vian, il a dit : “Je conchie l’armée dans son intégralité.”

– Si ça lui fait plaisir ! Cela ne nous concerne pas, nous sommes la police.

– Ne jouez pas au plus bête avec moi. Je vais faire du ménage dans votre bibliothèque, moi, vous allez voir !

– Mais de quel droit ? C’est l’inquisition ici ?

– Nous en reparlerons. J’apprends des choses sur vous. À quoi est-ce qu’on vous paye ? À faire le clown ?

– Je ne comprends pas votre allusion.

– Je vais être plus clair : vous n’êtes pas payé pour montrer vos guiboles et taper dans un ballon.

– Ah ! Vous parlez de cette fameuse partie de football. Un moment inoubliable, n’est-ce pas ?

– Mais à quoi est-ce qu’on vous paye ?

– C’était en dehors du temps de service.

– C’est exact.

– La question n’est pas là. Vous avez couvert la police de ridicule.

– Parce que j’ai montré mes genoux ? Le président a bien montré les siens !

– La police n’a pas à faire le guignol avec les racailles du quartier.

– C’était un bon moyen d’approcher leurs problèmes. Le sport apaise les esprits et calme les querelles.

– Ce n’est pas le travail de la police. Vous n’êtes pas des travailleurs sociaux. Le rôle de la police, c’est l’investigation, l’interpellation, la lutte contre la délinquance. Et à ce propos, n’oubliez pas : je veux Bendjellabah et Djembé avant ce soir pieds et mains liés, et amochés. À bon entendeur ! »

Paul Yssouvrez quitta les lieux aussi rapidement qu’il était apparu.

« Quel crétin ! » soupira la jeune Maghrébine.