XI. La révolte des pieuvres

À peine Paul Yssouvrez avait-il raccroché le téléphone que Fabienne était déjà face à lui, au garde-à-vous.

« Je vous félicite pour votre célérité, mademoiselle. Je saurai m’en souvenir pour votre notation.

– Que puis-je faire pour votre service, Monsieur le commissaire divisionnaire ?

– Donnez-moi quelques torgnoles à cette péronnelle. Les règles de la galanterie m’interdisent de le faire moi-même.

– Avec plaisir. »

Avec la virtuosité qui la caractérise, Fabienne fit tournoyer sa matraque. Elle contourna plusieurs fois sa victime potentielle. Puis, de la main gauche, elle saisit le menton d’Aïcha, tendant le bras droit en arrière pour frapper avec le plus de violence possible. Puis elle laissa retomber sa matraque le long de sa hanche.

« Non.

– Quoi ?

– Non.

– Et pourquoi non ?

– Je n’ai pas envie.

– Parce qu’il faut que vous ayez envie ?

– Oui.

– D’habitude, vous faites moins la délicate quand il s’agit de frapper.

– Je ne frappe pas n’importe qui.

– Cette fille n’est pas n’importe qui.

– J’ai décidé de commencer une grève de la matraque à partir d’aujourd’hui.

– Vous ? On aura tout vu ! Et en quel honneur ?

– D’une part, Monsieur le commissaire divisionnaire, vous m’inspirez une indescriptible antipathie. D’autre part, Aïcha est mon amie, c’est une excellente collaboratrice, et elle a raison dans tout ce qu’elle vous a dit.

– Elle a raison dans ce qu’elle m’a dit ? Ça c’est la meilleure ! Quel esprit partisan ! Vous n’avez rien entendu de notre discussion, et vous dites qu’elle a raison.

– C’est comme si j’avais entendu. Je connais sa façon de penser, d’agir et de travailler. Et vous, vous n’y comprenez rien au travail relationnel. Vous ne pensez qu’à la répression. Je sais, vous avez des objectifs : cinq cents arrestations, mille coups de matraque avant la fin de l’année. Sinon : Adieu la prime !

– Cet apprenti dictateur est en train de détruire tout mon travail. Ça me révolte, ajouta Aïcha.

– Vous, ça va ! Taisez-vous.

– C’est ça ! Quand on est arabe, on ferme sa grand-ouais !

– On réglera ça plus tard, la tartine de beurre. Vous pouvez disposer.

– Pas tant que je n’aurai pas vu Rachid et Djamel.

– Décidément, vous portez mon sang à ébullition. Quant à vous, Dumoulin, je vais m’occuper de votre cas. Croyez-moi, vous ne serez pas déçue. Refus d’obéissance pour commencer. Ça va vous coûter cher. Je me souviendrai de tout ça au moment de votre notation. De plus, j’ai étudié votre dossier professionnel. Pas brillant ! Vous êtes une tête de pioche. Beaucoup d’agitation, aucune efficacité. J’espère que vous n’attendez pas une promotion. »

Fabienne frappait à plusieurs reprises la paume de sa main avec sa chère matraque.

« C’est que j’ai une titanesque envie de cogner, moi. »

« Je vais m’en occuper de votre carrière. Je vous ferai muter en Haute-Corse. Ça vous plairait la Corse ? Il y a des commissariats qui s’embrasent là-bas. Ici, c’est la colonie de vacances. Vous saurez comment je m’appelle. J’ai des relations au Ministère, et même à l’Élysée. J’ai le bras long. »

Fabienne, de plus en plus énervée, faisait tournoyer son instrument de musique préféré de plus en plus près de la figure de son patron.

« Moi aussi j’ai le bras long, quand je l’équipe de cet accessoire.

– Arrêtez de remuer ça devant mon nez.

– Vous avez peur pour votre cartilage ? On fait moins le brave devant une femme en colère. Je suis tout de même plus redoutable qu’un petit noir qu’on va cueillir à l’école maternelle.

– Vous… Vous… Sortez immédiatement de mon bureau, ou je vous fais évacuer par les forces de l’ordre.

– Les forces de l’ordre, c’est moi. Et ce n’est pas votre bureau, c’est le bureau du commissaire. Et comme nous faisons équipe ensemble, c’est aussi mon bureau.

– Quoi ?

– Sortez immédiatement de mon bureau, ou je vous fais évacuer par les forces de l’ordre. C'est-à-dire avec mon pied quelque part.

– Alors là ! Alors là ! Je… Je… Petite insolente. Je vais vous taper un de ces rapports ! Il va peser lourd sur votre carrière. Je ne passerai pas par la voie hiérarchique. Je l’envoie directement à Nic… au président de la République.

– Envoie aussi une copie à Benoît XVI, » répondit Fabienne avec l’impertinence qui lui va si bien.

Paul Yssouvrez disparut, claquant la porte.

Quel calme, tout à coup !

« Mais qu’est-ce qui m’a pris de lui dire tout ça ?

– Alors les filles ! dit le commissaire embarrassé, j’ai bien l’impression que vous vous êtes fait toutes deux un nouvel ami.

– Ce bonhomme m’a déplu dès que je l’ai vu, répondit Aïcha. J’ai reconnu à ses premières paroles cette mentalité d’extrême droite déguisée qui afflige notre beau pays. Un de ces démagogues qui croient, et veulent nous faire croire qu’il suffit d’expulser tous les étrangers pour faire disparaître la délinquance et le chômage.

– Vous avez raison, Aïcha, permettez-moi de vous appeler ainsi. Notre nouveau patron n’est pas un cadeau du ciel. Vous avez sans doute agi selon votre cœur, mais comment vais-je vous défendre ? Ce type est un opportuniste accompli. Il a été nommé par faveur, tout le monde le sait. Il sait se faire des amis dans l’échelle sociale, lui : le préfet de police, le maire de Paris, le ministre de l’Intérieur, et si j’en crois la rumeur, le président lui-même.

– Pas étonnant, ajouta Aïcha, puisqu’il l’appelle Nick.

– Je le déteste, enchérit Fabienne, je le hais, je l’exècre. Il a des prétentions et des ambitions démesurées. Il traite son personnel avec mépris. Il n’aime pas les jeunes, ni les bronzés. Alors quand on est jeune et bronzé, tu t’imagines ! Depuis son arrivée, il a tout cassé dans le commissariat, il a usurpé notre rôle, s’imaginant être le seul pourvu d’efficacité. Il nous tyrannise, il nous met sous pression du matin jusqu’au soir. C’est à croire qu’il sort directement des chaînes de montage de chez Kärcher.

– Et qu’allez-vous faire, maintenant ? demanda Mansinque.

– Moi, dit Aïcha, je n’ai pas peur. Je suis bien notée, tout le monde apprécie mon travail, aussi bien mes chefs que les jeunes du quartier, tout le monde sauf ce succédané de Mussolini à vapeur. Dans le pire des cas, je serai mutée en banlieue en guise de brise-lame.

– Et vous, Fabienne ? Je ne donne plus un centime de franc CFA de votre carrière.

– On recrute des caissières chez Tati. C’est bien caissière, un métier plein d’avenir. On peut même devenir ministre. Vous m’imaginez Garde des Sceaux, au prix où est le gazole. Je forcerai le Popaul à se vautrer devant moi.

– Tu rêves tout éveillée, ma petite pieuvrette ! répondit Aïcha.

– Pour le moment, poursuivit Mansinque, c’est moi qui suis vautré, et j’en ai honte. Quand je vois la bravitude, pardon, la bravoure avec laquelle vous avez tenu tête à cet enragé ! Et moi qui obéis sans réagir !

– Nous avons le feu de la jeunesse et vous la sagesse de la maturité.

– Je crois bien que je vais vous ravir un peu de votre jeunesse et de votre feu. D’ailleurs, je ne risque plus ma carrière, moi. Elle est dans mon album photo, ma carrière. »

Ce maudit téléphone sonne encore.

« Allo ! Mansinque. C’est exact… c’est exact… Ozdenir… C’est exact… Youssouf Ozdenir… Un Turc… C’est exact… Travailleur clandestin… C’est exact… »