VIII.Les œufs brouillés

Le pas du marquis de Bifenbaf n’était pas assez rapide et Lynda échappa rapidement à sa vue. Il continua sa promenade sans but à travers les galeries du château dont il admirait les peintures, meubles d’art et armures.

Lui aussi pensait beaucoup :

« Mon pauvre marquis, tu te vois déjà couronné ! Tu t’imagines sans doute que Lynda n’est qu’une petite fille naïve. Pourras-tu la fouler sous tes pieds ? Comment t’y prendras-tu ? Elle est bien plus brave et bien plus solide que tu le penses. C’est elle qui te précipitera en enfer. Tu le veux ce trône, marquis, je le veux aussi, et je le prendrai. Je tire profit de ton ambition, de ton orgueil et de la haine que tu voues à Lynda. Jamais je ne te permettrai de lever la main sur elle. J’ai d’autres moyens et d’autres ressources. Je forcerai Lynda à m’épouser, qu’elle m’aime ou non. Ainsi je régnerai avec elle sur la Syldurie, je rétablirai la peine de mort. Et parce que tu lui veux du mal, je te livrerai à la hache du bourreau. »

Tout en mûrissant ses bienveillantes pensées, Miroslav visitait des salles et des couloirs. Le château est vaste, à force d’aller et venir, il se rendit compte qu’il s’était égaré. Il ouvrait une porte, puis une autre, sans jamais trouver la sortie, ni quiconque pour le renseigner. Enfin, il pénétra dans une grande chambre à coucher, meublée d’un lit à baldaquin, d’une armoire, d’une commode et d’un secrétaire ornés de fine marqueterie.

Sans complexe, Miroslav ouvrit les tiroirs et inspecta la garde-robe. Il prit place au secrétaire, inspecta les documents bien rangés. Un livre était ouvert au milieu de la table. C’était un livre neuf, mais dont certaines phrases avaient été soulignées, et les marges noircies de notes manuscrites. Il prit le livre et tourna les pages. Une intense émotion le saisit. Il comprenait qu’il était entré dans la chambre de Lynda et qu’il manipulait un objet précieux à son cœur : sa Bible, annotée de sa propre main. Puis il regardait avec convoitise le lit aux rideaux rouges fermés : le sanctuaire de son intimité, pensait-il. Il l’imaginait dormant seule dans ce grand lit comme un navire au milieu d’un océan de soie. Il se voyait, se glissant, pendant son sommeil sous les couvertures de la belle. Il imaginait bien d’autres choses encore, le gros cochon.

Soudain, deux voix de femmes dans le couloir le tirèrent de ses rêveries perverses. Quand une main abaissa la poignée de la porte, il se précipita sur le lit dont il ferma les rideaux.

Lynda entra.

Elle était accompagnée d’Éva. Elle remarqua que sa Bible et sa chaise de bureau avaient été déplacées.

« Nous verrons cela plus tard, » se dit-elle.

Puis, se tournant vers sa sœur :

« Les flatteurs ne m’inspirent aucune confiance, et je vais surveiller ces petits marquis de près. »

Bifenbaf pensait :

« Pour le moment, ma jolie, c’est moi qui te surveille, et je nourris mes yeux de ton adorable image. »

« Quelle curieuse idée d’organiser une réunion dans ta chambre, fit remarquer Éva, pourquoi pas dans ton bureau ?

– Dans ma chambre, c’est un peu moins protocolaire, mais beaucoup plus sympathique. »

Maître Wladimir frappa et entra sans attendre. C’est ici que la princesse lui avait donné rendez-vous.

« Mon maître, lui dit-elle, “charis umis kaï eirènè apo théou patros èmon kaï kuriou Ièsou Christou.” [1]

– C’est cela ! murmura Bifenbaf, tout à fait d’accord ! »

Wladimir répondit à cette salutation hellénique :

« Ma chère petite reine, je suis émerveillé par la rapidité de vos progrès.

– J’ai un professeur fort habile et c’est à lui que revient le mérite.

– Lynda, lui dit Éva, tu vas bientôt tenir le royaume de Syldurie entre tes mains. Comme tu dois être heureuse !

– Comme je serai heureux le jour où je tiendrai à la fois Lynda et la Syldurie entre mes mains ! aurait aimé répliquer Bifenbaf.

– Heureuse, oui, je le suis, heureuse et tremblante. Mes bras sont bien trop faibles pour porter une telle charge. Avant mon voyage à Paris, j’étais une fille égoïste et insouciante, attirée par les plaisirs que ce monde pouvait me vendre. En à peine un an, ma vie a basculé. Après avoir été une vagabonde, me voici devenue une femme d’État. Le pays entier déploie sur moi son espoir. Ne vais-je pas le décevoir ? Ne vais-je pas le trahir ? Ma sœur, mon ami, je compte sur l’assistance de Dieu, mais j’aurais aussi besoin de vos conseils. Maître Wladimir, j’aimerais tant bénéficier de votre sagesse !

– Quand je pense, s’indignait Miroslav, qu’elle était prête à lui faire avaler son dentier, à ce vieux tas de science !

– Ma chère enfant, vous voici maintenant destinée à régner sur le peuple de Syldurie. C’est une bien lourde charge, en effet, mais le peuple vous aime et vous gratifie de sa confiance. Je suis persuadé que vous saurez tirer profit de l’exemple de feu votre père, qui a tant aimé la justice et l’égalité. Fuyez les futilités de cette cour frivole, vivez à proximité de votre peuple, soyez à son écoute. N’hésitez pas à vous rendre dans les foyers. Pratiquez la politique des œufs brouillés.

– Des œufs brouillés ?

– Souvenez-vous ! Ne vous ai-je pas aussi enseigné l’histoire contemporaine ?

– Les œufs brouillés ! Quelqu’un m’a parlé d’œufs brouillés ! dit Lynda en appuyant ses deux doigts sur son front, comme elle le fait dans ses moments d’intense réflexion. C’était à Paris. Il faut que je me souvienne.

– Réfléchissez bien. Un président français : Cinquième République.

– Giscard d’Estaing.

– Vous avez gagné.

– Elvire m’avait parlé des œufs brouillés de Giscard d’Estaing, en effet, mais je ne saisis pas le rapport.

– Valéry Giscard d’Estaing n’hésitait pas à se faire inviter à dîner dans de modestes familles françaises. C’était pour lui une excellente occasion de se mettre à l’écoute des problèmes et des besoins des citoyens ordinaires. Lorsqu’il était invité dans une famille, il demandait qu’on lui serve un plat vraiment peu coûteux : des œufs brouillés.

– Heureusement pour le Français moyen qu’il ne remplissait pas son réservoir au caviar sans plomb, comme l’autre !

– Vous avez bien raison. Savez-vous, par exemple, que ce fameux homme d’État visitait un jour une caserne sans se faire annoncer ? Il s’introduisit furtivement dans les cuisines et se trouva nez à nez avec un soldat affairé à éplucher une montagne de pommes de terre avec un canif. –“Qu’est-che que vous faites là ? demande le président de la République.
– Ça se voit, répond le soldat, j’épluche des patates. – Mais je penchais que vous javiez des machines, pour faire che genre de travail ? demande le président. – Bien sûr, répondit le conscrit, nous avons même des machines très perfectionnées. J’en suis le dernier modèle.”

– Chacré Gichcard ! dit tout bas le marquis.

– J’adhère à cette idée, répliqua Éva enthousiaste. Ce n’est pas au fond d’un palais que l’on apprend à compatir à la misère du peuple.

– J’y adhère également, acquiesça Lynda. Vivent les œufs brouillés ! Vive Giscard d’Estaing !

– Sortons de nos cages dorées, entrons dans les chaumières où le peuple implore notre secours.

– Notre père avait raison. Au diable l’égoïsme et la futilité ! Battons-nous pour la liberté, battons-nous pour la paix, battons-nous pour les véritables richesses, celles qui ne dévalorisent pas, celles que la rouille ne peut détruire, celles que le voleur ne peut dérober. Luttons pour le pain qui nourrit le peuple. Luttons aussi pour le pain de vie : celui qui rassasie l’âme et nourrit l’esprit.

– Du pain pour le peuple et des pépins pour les marquis, fulminait Miroslav. Elles vont nous faire une révolution : un Quatorze Juillet à la syldure !

– Hier, poursuivit Éva, je me suis rendue dans une banlieue pauvre d’Arklow. Oh ! Ma chère sœur ! pourquoi nous a-t-on confinées durant notre enfance dans ce palais de marbre, alors que j’ai vu ces cabanes construites avec des tôles et des palettes. J’ai vu dans les yeux des enfants un appel au secours. Nous devons agir tout de suite : rasons ces cités insalubres et construisons-leur des maisons agréables.

– Ne vous emballez pas ainsi, Éva, tempéra Wladimir. Aurons-nous la possibilité financière de réaliser ce beau projet ?

– Nous avons un Père qui est riche. D’autre part, j’ai déjà fait quelques calculs. Il nous suffit de puiser un tout petit peu dans la caisse de tous ceux qui se sont honteusement enrichis au détriment des pauvres, à commencer par le puissant marquis de Kougnonbaf.

– Ah ! ah ! s’esclaffa le courtisan. Il va apprécier, le petit père Ottokar !

– Il ne va pas aimer ça, Ottokar, ironisa Wladimir. Il ne vous porte déjà pas dans son cœur.

– Sans oublier son acolyte, Bifenbaf.

– Quoi ? Petite voleuse ! Affameuse ! Bolcheviste !

– Ne perdons pas de temps, conclut Lynda. Éva, c’est ton idée, je te charge de réaliser ce projet avec diligence. Quant à moi, aussitôt après cette cérémonie fastidieuse qui me rendra officiellement reine de Syldurie, je repartirai pour Paris.

– Repartir pour Paris ? s’étonna Wladimir. Mais pourquoi ?

– Ce projet me harcèle depuis plusieurs jours. Je vais revoir la France, en secret, sans m’annoncer, comme l’aurait fait Giscard. Quelque chose dans mon cœur me dit expressément qu’il me faut regagner la France. Paris m’a beaucoup enseigné, il m’en apprendra encore. Mais pas le Paris de l’hôtel Georges Vé…

– Georges Cinq, souffla Miroslav.

– Georges Cinq, corrigea Wladimir.

– Ah ! Oui ! Pardon. Pas le Paris de l’hôtel Georges Cinq, mais celui de la Goutte d’Or. C’est là que j’ai vraiment appris la vie. C’est là que se trouvent mes vrais amis. C’est là que j’ai connu la misère. C’est là aussi que j’ai appris à me battre. Et puis, la France, enfin ! La France des philosophes, la France des droits de l’homme ! La France a tant de leçons à nous donner. Je les recevrai volontiers.

– Mais pourquoi n’iriez-vous pas en France en visite officielle ? suggéra Wladimir. Vous y seriez accueillie avec tous les honneurs.

– Pas avant d’avoir repris contact avec cette France qui a vu mon naufrage. C’est précieux pour moi. Je veux revoir ce quartier populaire avec mes nouveaux yeux : ces yeux que Dieu m’a donnés.

– Je comprends votre démarche, et je demeure à votre entière disposition. »

Les deux princesses et leur mentor passèrent encore plus d’une heure à parler de l’avenir du royaume. Miroslav de Bifenbaf, allongé comme un pacha sur le lit de Lynda, finit par s’assoupir et rêva d’elle.

Nos trois amis par se séparèrent. Lynda termina la conver-sation par ces mots :

« Je vous rejoindrai plus tard. Je suis fatiguée, je vais dormir un petit quart d’heure. »

Miroslav ne dormait pas très profondément. Il se dressa sur son séant comme si on lui avait jeté un broc d’eau froide à travers la figure. Abruti par un mauvais réveil, il comprit sa situation avec terreur. D’ici cinq secondes, Lynda écarterait les rideaux et le surprendrait affalé sur son lit. Sûr qu’elle allait le déchiqueter. Au moment même où elle posa son genou sur l’épais matelas pour s’y étendre, par une élégante rotation sur lui-même, il se jeta à terre à l’autre extrémité du lit. Heureusement pour lui, un épais tapis amortit sa chute et en étouffa le bruit.

Les tapis, comme chacun le sait de nos jours, sont infestés de monstres microscopiques que l’on appelle des acariens. Un nouveau danger, tout aussi grave, menaçait le marquis : si jamais il éternuait !

Par chance, il n’en fut rien. Miroslav écoutait avec attention la respiration de la jeune fille. Quand elle devint lente et régulière, il considéra qu’elle s’était endormie. Il se redressa, osa la regarder à travers le rideau. Il poussa même la hardiesse jusqu’à placer son visage au-dessus du sien. Il voulait sentir son souffle jaillir de ses lèvres comme un vent chaud de la Méditerranée. Il resta quelques instants à la contempler, tiraillé entre le désir de caresser ses bras et la peur de la réveiller. Finalement, ce dernier sentiment l’emporta. Il se déchaussa, traversa la chambre sur la pointe des pieds, ouvrit la porte avec d’infinies précautions.

Les gonds grinçaient.

Il ralentit le mouvement, ce qui eut pour effet de prolonger le bruit. La jolie reine se retourna sur son lit en prononçant deux ou trois syllabes incompréhensibles. Bifenbaf sortit. Ses jambes tremblaient. Il s’appuya sur la porte et s’essuya le front.

« Ouf ! »

Il s’éloigna et finit par retrouver son chemin.

« Lynda va se cacher à Paris, pensait-il. Voilà qui est bon à savoir. Inutile de mettre ce grand énergumène de Kougnonbaf dans la confidence. Allons trouver Sabine. Elle me sera certainement d’excellent conseil. »

 

[1] “Que la grâce et la paix vous soient données de la part de Dieu notre Père et du Seigneur Jésus–Christ.” (Ephésiens 1:2)