VI.Ottokar de Kougnonbaf

Les obsèques venaient de s’achever. Les cendres du roi Waldemar furent scellées dans un sarcophage de pierre au cœur de la crypte de la cathédrale, parmi ses nombreux prédécesseurs.

À cette occasion, tous les aristocrates du royaume étaient venus des provinces les plus lointaines pour assister à l’événement et rendre à leur souverain leur dernier hommage. Est-il d’ailleurs judicieux de parler de lointaines provinces lorsqu’on sait que la superficie de ce royaume n’égale pas le double de celle de la Corse ?

Toute la noblesse syldure arpentait les jardins et galeries du château d’Arklow, parmi eux, à l’écart, deux hommes discutaient âprement. C’étaient les marquis Ottokar de Kougnonbaf et Miroslav de Bifenbaf.

« Notre bon roi est mort. Vive le roi ! dit Kougnonbaf, cynique.

– Vive la reine ! lui répond Bifenbaf.

– Naturellement ! Vive la reine ! Le vieux Waldemar n’a réussi à faire que des filles. Pas de dauphin, une dauphine !

– N’eut-il raté que cela durant son lamentable règne ! Pas d’héritier ! Pour nous la honte et l’humiliation de devoir nous placer sous l’autorité d’une jeune femme !

– Ce monarque indigne nous a coupé les ailes ! Il a réduit à néant tout notre pouvoir. Il nous a bafoués.

– Nous devrons bientôt nous abaisser devant les paysans et les ouvriers, alors que nous étions naguère les maîtres de ce pays, nous les marquis et les ducs. Seul le roi pouvait nous refuser l’obéissance et nous donner des ordres. Et de plus, nous jouissions de toutes sortes de privilèges. Nous pouvions lever l’impôt dans nos villes. Nous n’avions de comptes à rendre à personne. Nous pouvions ponctionner le peuple à plaisir. Le roi prenait sa propre part et nous déterminions la nôtre. Le peuple nous servait grassement. Nous étions riches et puissants.

– Hélas ! Tout cela est bien fini ! poursuivit Bifenbaf chargé de regrets. Depuis que Waldemar est devenu un roi chrétien, il a foulé aux pieds nos traditions millénaires. Il a voulu instituer une monarchie parlementaire, fondée sur le principe de la démocratie : le règne du peuple ! Tel Robin des bois, le roi a dépouillé les riches pour nourrir les pauvres. Comme si les pauvres avaient besoin de manger ! Il s’est servi de notre argent pour construire de nouvelles écoles et une université. Comme si le peuple avait besoin de s’instruire !

– Il était temps que ce maudit roi quitte la scène.

– Il nous faut un roi qui ait l’autorité, la puissance, le pouvoir absolu, un despote qui enseigne à nouveau le peuple à marcher au pas, et si possible, au pas de l’oie. Un grand roi qui rétablisse la gloire des temps passés.

– La dynastie des Soussaschnick-Sassouschnikof a vécu, voici venir celle des Kougnonbaf.

– Avez-vous oublié, cher marquis, que le roi Waldemar nous a laissé une descendance ?

– Éva ? Nous la renverserons.

– Crois-tu qu’il soit si facile de destituer une princesse que le peuple aime tant ? Le peuple a droit à la parole, à présent.

– Cette petite sotte a suivi le même chemin que son père. Une petite sainte qui se croit déjà parvenue au ciel. Une fille trop occupée à nager dans ses livres pour diriger le royaume.

– Cette petite musaraigne voudra nous entraîner dans leur religion : “Il faut naître de nouveau sinon nul ne verra le royaume de Dieu.”

– Qu’avons-nous besoin d’une nouvelle naissance ? Une vie nous suffit, pourvu qu’elle soit remplie de richesse, de gloire, d’amour, de belles femmes et de bon vin. »

Cette petite phrase résumait à elle seule toute la philosophie du marquis. Son interlocuteur, adhérant à la même école, ajouta sur un ton indigné :

« Et ce sont ces plaisirs que l’on voudrait nous ôter ! Nous condamner à une vie morne et sans joie, une vie comblée de prière et de méditation !

– Une nation doit toujours adopter la religion de son souverain, c’est bien connu. Les Romains nous ont bien montré l’exemple : depuis le jour où l’empereur Constantin s’est converti, les rôles ont été inversés : ce sont les païens qui sont entrés dans l’arène pour servir de dessert aux lions.

– Quelle horreur !

– Résistons ! déclara Ottokar volontaire. Destituons la dynastie et instaurons une dictature athée. Nous ferons fusiller ceux qui auront suivi la foi de Waldemar et de sa fille. Nous expédierons la petite Éva en exil. Elle finira sa vie sur une île d’un demi-hectare au milieu de la mer Égée. Choisissons l’Albanie pour modèle : La bonne vieille Albanie d’Enver Paplu-Hoxha ! Nous répandrons la terreur et la tyrannie.

– Nous ne sommes pas encore au pouvoir.

– Nous y parviendrons bientôt.

– Mais comment nous emparer de ce pouvoir tant convoité ? Userons-nous des armes et de la force ?

– Quelles armes ? Quelle force ? Avons-nous les moyens de lever une armée ? Nous n’avons plus une couronne pour nous saisir de la couronne. Notre cher Waldemar nous a tous dépouillés pour ses bonnes œuvres. Et fort de sa grande générosité, il doit en ce moment se faire bronzer au paradis. J’enrage !

– Nous devrons donc utiliser la ruse.

– Ce sera beaucoup plus facile. Éva est une fille docile et naïve. Elle n’a vraiment rien de commun avec sa sœur, Lynda, cette tigresse. »

Miroslav soupira profondément :

« Ah ! Lynda !…

– Quoi ? “Ah ! Lynda !…” ?

– Je serais prêt à toutes les trahisons pour pouvoir la serrer dans mes bras.

– Seriez-vous prêt à trahir Lynda elle-même ?

– Si sa conquête était à ce prix.

– Vous êtes un peu fou, mon cher ami. »

Les deux compères, tout en conversant, avaient quitté la galerie, puis s’étaient arrêtés sur le perron, ils s’assirent fort peu protocolairement sur les marches. Miroslav avait allumé sa pipe et reprenait la discussion en tétant :

« À chacun ses désirs. Vous convoitez le trône, et moi je convoite Lynda.

– Nous la convoitons tous deux, cette royale puissance, mon cher marquis. Mais pour l’heure, préoccupons-nous d’Éva ! C’est elle qu’il faudra déloger du trône de Syldurie. Elle est la muraille dressée devant nos ambitieux projets. Abattons-la !

– Comment s’en débarrasser ? »

Sous l’emprise de la haine et de l’excitation, Kougnonbaf parlait de plus en plus fort, sans se soucier du voisinage :

« Je vous l’ai dit, Éva est une fille sans méfiance ni malice. Nous la séduirons, nous la détournerons de ses devoirs de reine, nous la trahirons, enfin, nous la traiterons comme le dernier maillon de cette race abhorrée, nous lui briserons les reins, nous la broierons, nous la piétinerons, nous l’anéantirons. »

Tel un général préparant ses troupes à la guerre, il avait prononcé ces derniers mots avec force et conviction. Puis les deux hommes se levèrent pour faire demi-tour, c’est alors qu’ils virent Éva, très proche, discutant avec deux femmes. Depuis quand était-elle derrière eux ?

« Nous aurait-elle entendus ? glissa Miroslav inquiet dans l’oreille de son compagnon.

– Si c’est le cas, notre compte est bon ! C’est elle qui va nous anéantir. »

La princesse, en effet, quitta son groupe pour saluer les marquis.

« J’espère au moins ne pas vous déranger dans votre discussion. »

Miroslav devint très rouge et se mit à transpirer.

« En aucune façon, Votre Altesse, Votre Maj…

– Il m’a semblé que j’étais le centre de vos conversations. »

Après le rouge intense, il devint brusquement livide, s’appuyant à la balustrade pour ne pas défaillir.

« Mais pas du tout, nous… nous disions… »

Heureusement pour lui, Ottokar de Kougnonbaf, bien plus rusé, rétablit la situation par un triple salto avant :

« En effet, nous parlions de vous, chère princesse. Nous évoquions votre courage, face aux moments difficiles que vous venez de vivre. Nous parlions aussi de Sa Majesté votre père, qui nous a quittés au terme d’un règne si glorieux. Nous joignons nos voix et nos cœurs pour assurer Votre Altesse de toute notre compassion. Les mots nous manquent pour exprimer nos sentiments, mais nous voudrions demeurer à vos côtés pour vous apporter notre humble consolation et notre sincère amitié.

– Je vous remercie, mes chers amis, je n’ai jamais douté de vos sentiments et je saurai me confier à vous dans mes soucis. Vous saurez m’accorder le réconfort dont j’ai besoin en ces jours de deuil.

– Nous sommes vos serviteurs dévoués et n’aspirons qu’à vous plaire. Nous savons quelle lourde charge et quels durs sacrifices pèsent à présent sur vos royales épaules. Nous voulons partager avec vous ce fardeau pour vous le rendre plus léger.

– J’ai le cœur touché, vous êtes vraiment d’excellents amis.

– Nous savons aussi combien vous êtes sensible, comme votre cher père l’a été, à l’amélioration des conditions de vie du peuple. Votre combat est noble et juste, et il honore votre dynastie. Nous aimerions sincèrement combattre à vos côtés dans cette belle lutte contre la pauvreté et l’obscurantisme.

– Cette guerre, en effet, sera difficile à gagner, et je me réjouis de pouvoir compter sur des combattants tels que vous, dévoués à la cause de la démocratie. Je suis bien convaincue que nous remporterons la victoire, à plus forte raison si la noblesse de notre beau pays s’engage dans ce merveilleux élan d’altruisme. Ensemble nous changerons ce pays, nous en ferons un modèle aux yeux du monde.

– Votre règne sera l’un des plus prestigieux de notre histoire. Ô combien nous serons fiers d’avoir été de vos fidèles courtisans. »

Éva ouvrit grand les yeux d’étonnement en entendant ces dernières paroles :

« Comment ? Cher marquis ? Comment se fait-il que vous ne soyez pas au courant des récents événements ?

– Quels événements ?

– Tout le monde ne parle que de cela !

– Nous étions fort préoccupés des affaires de nos villes, et nous avons débarqué à Arklow aussitôt après avoir appris la mort du roi.

– Vous ne lisez donc pas les journaux ?

– Nous n’avons pas le temps.

– N’avez-vous pas écouté ce qui se dit à la cour ?

– Prêter notre oreille à toutes ces rumeurs ! Nous sommes bien au-dessus de cela !

– Il faudra donc que je vous informe.

– Nous sommes suspendus à vos lèvres royales. »

Tous deux, en effet, attendaient impatiemment les étonnantes informations que la jeune princesse allait leur fournir.

« Savez-vous au moins que Lynda est de retour ? »

Bifenbaf, qui depuis l’intervention d’Éva n’avait plus dit un mot, poussa un long soupir langoureux :

« Ah !… Lynda !…

– Quoi ? “Ah !… Lynda !…” ? demanda-t-elle sur un ton sévère qui accrut encore son malaise.

– Moi ? Je… Non, rien.

– Donc, Lynda est de retour, mettant un terme à ses aventures parisiennes. Vous le saviez ?

– Nous en avions ouï quelques échos, » hasarda Bifenbaf.

Et Kougnonbaf d’ajouter :

« Lynda est rentrée à la maison sans recevoir la correction qu’elle a tant méritée. Croyez-moi, si j’avais une fille comme celle-là…

– Qu’auriez-vous fait ?

– Je ne me serais pas gêné pour la rosser. Je lui aurais fait passer le goût de la fugue.

– Eh bien ! Vraiment, je vous le déconseille.

– Quand je pense que cette petite garce a dépiauté son pauvre père comme un lapin et qu’elle l’a usé jusqu’au tombeau !

– Vous ignorez donc le dénouement de l’histoire.

– Il y a eu un dénouement ?

– Comme le fils perdu de la parabole, elle est revenue brisée et repentie, et notre père, avant de nous quitter, lui a accordé son pardon.

– C’est incroyable ! » s’exclama Bifenbaf, qui commençait à sortir de sa torpeur.

« Seul notre Seigneur aurait pu manifester un tel amour, notre généreux père a vraiment vécu jusqu’à son dernier soupir les enseignements qu’il a trouvés dans les Évangiles.

– C’est incroyable ! dit à nouveau Miroslav.

– Quant à moi, j’en ai tiré une leçon bien humiliante. Je me suis conduite comme le fils aîné, remplie d’égoïsme et d’orgueil, j’étais bien la plus mauvaise de nous deux, mais je cachais ma méchanceté sous un masque d’innocence.

– C’est incroyable !

– Mais pour moi, reprit Ottokar, Lynda reste Lynda, la perverse, la dégénérée. Sera-t-elle canonisée pour être revenue de Paris tout en guenilles ?

– C’est incroyable !

– Je vous interdis de parler ainsi de Lynda.

– S’il n’est personne pour lui faire payer le mal qu’elle a fait, moi je le ferai, poursuivit Kougnonbaf, qui ne pouvait réfréner sa haine.

– Voilà des paroles bien présomptueuses. Ne craignez-vous pas que je les lui rapporte ?

– Rapportez ! Rapportez ! Ce n’est pas cette fille frivole qui va m’effrayer.

– Revenons à ce fameux événement dont je devais vous informer : apprenez, cher marquis, que le sceptre a changé de main. Ce n’est pas moi, la fille aînée du roi Waldemar qui régnerai sur la Syldurie.

– Vraiment ? Mais qui d’autre ?

– Lynda.

– Lynda ? »

Miroslav poussa encore un long soupir amoureux :

« Ah !… Lynda !…

– Elle-même.

– Lynda ! s’écria Ottokar, tout excité. Mais c’est impossible !

– C’est pourtant la vérité.

– C’est incroyable !

– Cher marquis de Kougnonbaf, avez-vous toujours la prétention de la rosser ? Et d’ailleurs, je vous rappelle qu’elle pratique le kung-fu depuis l’enfance.

– C’est incroyable !

– Sur ces paroles, conclut la princesse avec un sourire ironique, je vous salue et vous souhaite une excellente journée.

– C’est tout de même incroyable ! »