I. Le commissaire Mansinque

Le téléphone n’arrêtait pas de sonner, ce matin-là, au bureau du commissaire.

« Allo !… Commissariat du Dix-huitième Arrondissement… Commissaire Mansinque… C’est exact… C’est exact… C’est exact… C’est exact… C’est exact… C’est exact… »

Le commissaire raccroche avec un soupir. Les bateaux et cocottes de papier éparpillés sur son plan de travail témoignent d’une intense activité.

« Des incapables ! grommelle-t-il, tous des incapables ! Je fais équipe avec un vrai troupeau de bons à rien ! J’en ai ras le képi et plein la vareuse ! »

Le vieux Maigret n’était plus loin de la retraite, ce qui explique son habileté aux pliages. Sa motivation, reconnaissons-le, était proportionnelle aux jours bien comptés qui le rapprochaient du grand départ. Chaque matin, avant de commencer sa journée, il rayait d’un trait rectiligne, sur son calendrier de facteur, le jour entamé.

Il repassait dans sa tête le déroulement de sa carrière et maugréait à tout propos.

« Quelle idée aussi ! Qu’est-ce qui m’a pris de m’engager dans la police ? Qu’est-ce qui m’a pris de passer le concours d’inspecteur, puis celui de commissaire, et de les réussir ? Comme s’il n’y avait pas d’autres métiers ! Et me voilà condamné à croupir ici, secondé par un paquet d’abrutis dans ce commissariat pourri d’un arrondissement pourri de cette ville pourrie. Quand je pense que j’avais demandé la Haute-Loire ! Ah ! Vivement ce soir que je me couche ! Et vivement demain matin que je me relève ! »

Mais il pensait surtout à cette fameuse retraite qu’il voyait comme la guérison de tous les maux.

« À moins que le gouvernement que je sers avec tant de zèle ne nous recolle encore une année de cotisations. Ah ! Mais non ! Pas question ! À soixante ans, je rends ma plaque ! Place aux jeunes ! Je vais retrouver ma Beauce natale. Elle ne m’a jamais paru aussi belle que maintenant. Comme les mâts d’un voilier au bout de l’océan, la cathédrale baignée dans les champs de blé. Les couchers de soleil qui enflamment les nuages. Les moulins de bois et de pierre, moulins à vent d’hier. Les éoliennes, moulins à vent d’aujourd’hui. En attendant, je peux encore perdre quelques cheveux dans ce commissariat délabré de cet arrondissement délabré, et supporter cette équipe de gougnafiers, de brasse-bouillons, de pouillassoux, de bétraviaux et de pautrassiaux ! En particulier ces deux énergumènes ! Belle paire de jobards ! L’un qui ne parle que de Brel, de Brassens, de Ferrat, et j’en passe ! Et l’autre excitée ! Celle-là, elle remue de l’air, elle brasse du vent avec ses avant-bras. C’est à croire que le président lui a donné des leçons particulières ! Et pour ce qui est des résultats : Deux cent soixante-treize au-dessous de zéro ! L’inefficacité absolue ! »

La sonnerie du téléphone le tira de ses sombres pensées.

« Maudit téléphone ! Si je pouvais le balancer par la fenêtre et si un autobus pouvait lui rouler dessus ! »

Il le laissa sonner près d’une minute pour laisser croire qu’il était très occupé, puis il aboya dans l’appareil :

« Allo ! »

Aussitôt après, il poursuivit d’un ton doucereux :

« Allo ! Bonjour, monsieur le préfet de police… Commissaire Mansinque… C’est exact… C’est exact… C’est exact… C’est exact… »

« Qu’est-ce que c’est que ce cirque encore ? »

En effet, il entend dans le couloir une petite voix d’écolier :

« Mais j’ai rien fait, moi ! »

À laquelle répond la voix sévère de Fabien :

« Toi, tu la fermes, ou je t’en colle une !

– Mais je n’ai rien fait ! »

Le commissaire Mansinque escamote rapidement ses productions artistiques. La porte de son bureau s’ouvre. Fabien investit la place en tenant par le bras un petit Africain effrayé.

« Alors, Dufour ! On entre ici comme dans un moulin ?

– J’ai rien fait, Monsieur le policier.

– Toi, on ne t’a rien demandé.

– Mais j’ai rien fait.

– Alors, qu’est-ce qu’il a fait, ce petit garnement ?

– Moi j’ai rien fait. »

Fabien Dufour reprit la discussion :

« Chef, vous nous avez envoyés en mission à l’école Jacques Prévert. Vous vous en souvenez ?

– C’est exact.

– Et vous nous avez demandé d’appréhender un individu en situation irrégulière.

– C’est exact.

– Eh bien ! Le voilà. C’est ce petit morveux.

– J’ai rien fait.

– C’est ce qu’on va voir, gronda le commissaire. Montre-moi tes papiers.

– Des papiers ? J’en ai pas, moi ! Il ne m’a même pas laissé prendre mon cartable. Mais j’ai rien fait. On était en pleine dictée. Quatre policiers sont entrés. Ils ont dit : “Qui est Moussa Diallo ?” J’ai répondu : “C’est moi.” Ils m’ont emmené dehors. La maîtresse a voulu me défendre, et du coup, ils l’ont emmenée aussi. Mais j’ai rien fait. J’aurais préféré rester à l’école, et pourtant, je n’aime pas les dictées.

– Tu n’as rien fait ? Tu vis dans la clandestinité. Tu te nourris sur le dos des Français comme un parasite. Tu n’as pas de carte de séjour, pas de carte de travail, pas de carte d’identité. Rien. Depuis combien de temps vis-tu en France ?

– Mais depuis toujours, Monsieur. Je suis né à Paris.

– Tu es né à Paris ? Et tu as quel âge ?

– Huit ans et demi, Monsieur.

– Et voilà presque neuf ans que tu vis en France sans papiers, sans statut de citoyen. Heureusement, il y a des choses qui vont changer dans ce pays. Nous ne sommes plus sous Mitterrand.

– Mais moi je n’ai rien fait. Mitterrand non plus, il n’a rien fait. Est-ce que je vais aller en prison ?

– Mais non ! Rassure-toi, mon petit, tu n’iras pas en prison. On va te ramener chez toi.

– C’est vrai ? Je vais rentrer chez moi ? Vous connaissez mon adresse : 12, rue de la Goutte d’Or, Paris XVIIIe ?

– Alors là tu te fais des illusions ! On ne te ramène pas chez toi rue de la Goutte d’Or. On te ramène chez toi au Mali.

– Mais je ne veux pas y aller, au Mali. Je ne connais personne là-bas. C’est à Paris que j’ai tous mes copains, et mes copines, et mon école.

– Eh bien ! tu te feras de nouveaux copains maliens, dans une nouvelle école malienne.

– Et ma mère ?

– Ta mère ? Elle s’en va avec toi, direction Bamako, et bon vent ! »

Fabien prit une expression gênée qu’il communiqua inconsciemment à son chef. Le commissaire avait le sentiment d’avoir commis une gaffe, mais il ne comprenait pas laquelle.

« Justement, chef, au sujet de sa mère, nous avons un petit problème.

– Un problème ? »

Avant que Fabien ait pu formuler une réponse, le téléphone se remit à sonner.

« Ah ! Ce téléphone ! Allo !… C’est lui-même… C’est exact… C’est exact… C’est exact. »

« Le diable l’emporte ! ronchonna-t-il en raccrochant. Nous disions donc : un problème avec sa mère ?

– Quand les collègues sont entrés dans l’immeuble, rue de la Goutte d’Or, elle s’est défenestrée.

– Morte ?

– Non. Une jambe cassée. Elle va rester un bon moment dans le plâtre. Elle a eu de la chance.

– C’est exact. Et son père ?

– Décédé. Le sida fait des ravages dans ces pays-là.

– C’est exact. »

Fabien se sentait attendri par le regard désemparé du petit garçon.

« Qu’est-ce qu’on fait du petit ? On va devoir le garder ici.

– C’est exact.

– Pauvre gamin ! Je pourrais bien le loger chez moi en attendant.

– C’est interdit par le règlement. Mets-le au violon pour cette nuit. Cela nous donnera le temps de réfléchir.

– J’ai rien fait ! » s’écria Moussa terrifié.