X. La Fête à Julien

Au plus profond de son désespoir, la duchesse Suzanne de Baffagnon avait trouvé refuge dans les bras de Lynda. Les deux femmes se connaissaient assez peu, car le vieux couple aristocratique s’éloignait rarement du domaine ancestral, mais elles pouvaient se considérer comme amies, et surtout comme sœurs, car autant le duc était insensible aux choses de l’Esprit, autant la duchesse avait sincèrement pris l’engagement de la foi.

Blottie contre l’épaule de la reine, devenue sa confidente, Susanne avait le chagrin si lourd que les pleurs l’empêchaient de s’exprimer.

« Je ne comprends pas ce qui m’arrive, dit-elle, enfin parvenue à maîtriser son émotion. Voilà bientôt quarante ans que nous sommes mariés, Alphonse et moi ; nous avons bien eu quelques querelles, mais jamais nous ne nous sommes soupçonnés l’un l’autre d’infidélité. Il s’est laissé dévoyer par une femme.

– Une femme ? En êtes-vous sûre ? Vous la connaissez ?

– Non, je ne crois pas. »

Lynda lui montra la page de La Province qu’elle avait imprimée et pliée en quatre dans son sac.

« Est-ce que ce ne serait pas cette femme-là, par hasard ? »

Susanne examina l’article attentivement.

« Éva… La Louvière… Et mon mari, vous avez remarqué son visage ? On dirait qu’il s’est fait griffer. Et où est-ce exactement, La Louvière ?

– En Belgique, dans la province du Hainaut, pour être plus précis.

– Le Hainaut ! Quand je suis revenue de voyage, j’ai proféré sans réfléchir une blague stupide : chez les Hennuyers, vous ne vous êtes pas ennuyés. Je ne sais pas ce qui m’a pris de lui dire ça. Il s’est senti très gêné et moi honteuse. Il y a plus grave : il est allé consulter une voyante et il a versé je ne sais quelle poudre dans mon café. Il a voulu m’empoisonner, mais mon protecteur m’a préservée.

– Susanne, cette jeune femme est une dangereuse criminelle. C’est Xanthia, la maîtresse de Dimitri Plogrov. Il se trame un complot dont les ficelles m’échappent. Racontez-moi tout depuis le début. »

La duchesse narra toute sa mésaventure, depuis la mystérieuse enveloppe jusqu’à la conversation téléphonique qu’elle venait de surprendre.

Retournons justement à La Louvière, où l’inspecteur Julien même l’enquête. Départ obligé au commissariat de police dont les fonctionnaires se montrent réticents à lui communiquer le dossier de l’accident de l’ascenseur no 1.

« Il faut être de la police pour avoir accès à ces informations.

– Je ne suis pas de la police, mais je suis le prince Julien de Syldurie. Cela devrait vous suffire, comme référence. »

Armé de son statut de mari de la reine, Julien se voit ouvrir toutes les portes. Les autorités policières en savent d’ailleurs moins que lui sur cette fameuse Éva, mais ils connaissent au moins son adresse. C’est suffisant. Il saute dans sa berline de location et se présente rue du Hautbois. Il avise les boîtes aux lettres à l’entrée de l’immeuble : Vandenaeker. Allons-y !

L’angoisse le saisit brusquement. Dans une minute, il allait se trouver nez à nez avec la pire ennemie de Lynda. Pourvu qu’elle ne soit pas là. Je dirai à ma femme que je n’ai pas trouvé. Non. Qu’est-ce qu’elle va penser de moi ? J’aurai l’air fin. Allons-y ! Alea jacta est et à la grâce de Dieu.

Il sonne. À son soulagement, c’est une voix d’homme qui répond dans l’interphone.

« C’est Julien.

– Julien… Julien… Quel Julien ?

– Eh bien ! Julien. Le prince Julien. Le mari de Lynda. »

Il entend Xanthia ricaner, ce qui augmente son malaise.

« Je ne m’attendais pas à cette royale visite. Eh bien ! Que Votre Altesse se donne la peine de monter. »

Xanthia ricane de plus belle, la porte s’ouvre, Julien monte, Dimitri l’accueille.

« Quelle bonne surprise ! Qu’est-ce qui t’amène par ici ? Tu passais dans le quartier, par hasard, et tu t’es dit : tiens ! Je vais monter serrer la pince à cette vieille fripouille de Dimitri Plogrov. »

Xanthia pouffe dans son coin.

« Par hasard ? Pas tout à fait, en fait, je viens de la part de Lynda. Elle et moi, nous aurions quelques questions à vous poser, à tous les deux. »

Xanthia rit franchement.

« Comme c’est curieux, dit-elle, d’ordinaire, quand elle a un compte à régler, elle le règle elle-même. Elle n’envoie pas son pantouflard à sa place.

– Elle est trop occupée.

– C’est que nous aussi nous sommes occupés. J’ai un collaborateur à récupérer à la gare – si on peut appeler ce gros conteneur une gare –, alors voilà ce que je te propose, nous nous retrouvons demain à la Cantine des Italiens. C’est un endroit très sympathique au bord de l’eau. Nous vous offrirons un verre et nous aurons un moment convivial pour discuter. Bon, il faut que je me sauve. Vatou vous donnera l’adresse avec un petit plan, et elle vous servira un petit café.

– Vatou ? Ah ! oui, c’est vrai ! Maintenant, vous vous appelez Éva Demesmaeker.

– Vandenaeker ! »

Le lendemain, profitant d’une belle journée, nos trois amis se sont réunis sur la terrasse de la fameuse Cantine, à proximité du canal. La Belgique offrant au moins autant de sortes de bières que la France offre de sortes de fromages, le choix n’est pas facile. Tout en se rafraîchissant, on commence à parler des banalités qui précèdent généralement les grands débats. Personne ne remarque le couple de cavaliers clopinant sur la rive adverse. Une fois les consommations consommées et payées, Dimitri propose d’aller marcher sur le chemin de halage. Nous y trouverons des bancs et nous serions plus à l’aise pour parler.

« Vous aviez, semble-t-il, des questions importantes à nous poser, monsieur Lambert. Je vous écoute.

– En effet, monsieur Plogrov, alias monsieur Nimrod, alias monsieur Vandenaeker ; comment voulez-vous qu’on vous appelle ?

– Appelez-moi Dimitri, et ma femme Xanthia, ce sera plus simple.

– En parlant de votre femme, justement, voici ma première question. Vous avez, si mes souvenirs sont justes, épousé la charmante Xanthia, ici présente, dans la tour à laquelle vous avez donné votre nom. Vous étant autoproclamé Dieu, vous n’aviez besoin, ni du secours de la mairie, encore moins de l’Église. Cela vous regarde. En tant que président de la République de Syldurie, vous avez voulu rendre la polygamie obligatoire et vous avez voulu montrer le bon exemple en épousant, en plus de Xanthia, ma femme qui, d’ailleurs, vous a refusé sa main, et là, je me sens davantage concerné.

– En effet, monsieur Lambert, où voulez-vous en venir ?

– J’en veux venir, espèce de salopard, que j’aimerai comprendre pourquoi je vous retrouve – avouez que le monde est petit –, que je vous retrouve à la basilique de Bonsecours, là où je ne m’attendais vraiment pas à vous trouver, épouser une seconde fois la même personne.

– Il fallait bien valider notre union devant les hommes et devant Dieu.

– Devant Dieu ? Mais je croyais que Dieu, c’était vous !

– Cela peut se révéler utile, quand on est dieu, de passer de temps en temps pour un simple mortel. Une autre question ? »

Pendant tout l’entretien, Xanthia ne cesse d’agresser Julien de ses rires moqueurs, ce qui ne manque pas de l’agacer.

« Oui. Tout le monde a vu votre tour Plogrov et son Nimrod de carnaval se précipiter dans la mer. Comment se fait-il que vous soyez encore en vie ?

– Il avait apporté son parachute, pauvre naze ! répliqua Xanthia.

– Voyons, ma chérie, on ne parle pas sur ce ton à un prince, et puisque Son Altesse Royale nous a posé une question sérieuse, répondons-lui sérieusement : Votre Altesse voudrait savoir comment j’ai pu sauter de près de quatre mille mètres sans parachute ? La réponse est simple : j’ai prié.

– Vous avez prié ?

– Cela vous épate ?

– C’est Dieu qui vous a sauvé ?

– N’est-il pas écrit : “Ce que je désire, ce n’est pas que le méchant meure, mais qu’il revienne de sa mauvaise voie et qu’il vive.[1]” ?

– Donc vous vous êtes converti.

– Ah ! non. Mais pas du tout !

– Il me semble que vous auriez dû.

– Sachez, môssieur, que je l’aurais certainement fait s’il m’avait posé en mer avec élégance et grâce. Au lieu de cela, il m’a jeté à l’eau le derrière en avant. J’ai ricoché je ne sais combien de fois, j’avais le fond de culotte déchiré, les fesses toutes rouges, et avec le sel, je ne vous explique pas comme ça cuisait !

– Dieu vous a lui-même donné une bonne fessée. »

Xanthia lui décoche une solide paire de gifles. Pendant quelques secondes, Julien ne sait plus sur quelle planète il habite.

« Savez-vous de qui vous osez vous moquer ? »

L’étourdissement fait place à la colère :

« Plogrov ! Vous n’êtes qu’un mégalomane dégénéré. Et en plus, vous avez tripoté ma femme dans son bureau, et vous avez été la cause de notre unique scène de ménage.

– Quoi ? Mais qu’est-ce que c’est que cette histoire ?

– Non, mais ne t’en fait pas, ma chérie, notre ami est un vieux rancunier. Cela remonte au temps où j’étais marquis. »

Le souvenir de la main de Dimitri sur l’épaule de Lynda rejaillit au mauvais moment. Julien envoie un coup de poing dans le vide. Dimitri, en revanche, ne manque pas sa cible. Il lui envoie au visage une demi-douzaine de crochets suivis d’un uppercut.

« Vas-y, mon chéri, s’écrie Xanthia tout excitée. Tue-le, cet imbécile ! Allez, cogne ! »

Julien s’éffondre.

« Et c’est sur ce ton-là que tu parles à un prince, mon trésor ? » dit-elle en se jetant dans les bras du vainqueur.

« Il l’a bien mérité. Aide-moi à le jeter dans le canal.

– Trop tard, voilà les touristes. »

Le couple violent s’éclipse discrètement dans la Cantine pour s’en éloigner à grand bruit de moteur. Un autre couple apparaît près de la victime étendue ; les cavaliers que nous avions aperçus descendent de leurs montures. Le jeune homme secoue doucement Julien.

« Julien ! Julien ! Est-ce que ça va ? »

Julien reprend connaissance.

« Sigur ? Félixérie ? En voilà une bonne surprise ! Mais qu’est-ce que vous faites ici ?

– Ce que nous sommes venus faire ici ? Surtout, ne le prends pas mal… Quand tu as dit que tu voulais aller régler cette affaire tout seul, Lynda s’est un peu inquiétée. Elle trouve que tu… Comment dirai-je ? Que tu n’as pas l’étoffe d’un James Bond. Alors, elle nous a chargés de te suivre discrètement.

– J’aurais peut-être dû l’écouter. En tout cas, ça me fait plaisir de vous revoir, tous les deux.

– Nous étions censés intervenir avant la bagarre, mais ça s’est passé tellement vite ! Nous sommes arrivés avec les carabiniers.

– C’est donc vrai, dit Félixérie, Plogrov est vivant ?

– Alors là ! Je confirme. Il est vivant. Je n’ai jamais vu un mort avec une droite comme la sienne. Sa gauche n’est pas mauvaise non plus, d’ailleurs. »

 

[1] Ezéchiel 33.11