VIII. La Clef du Hautbois

Ce soir-là, les époux Lambert, allongés sous les draps, avaient éteint la lumière, mais ils n’avaient envie ni de dormir ni de consolider leur descendance. Ils avaient envie de parler :

« Je n’y comprends rien à toute cette histoire, dit Lynda. Baffagnon, qui ne fait jamais parler de lui, s’offre une petite balade en Belgique. Il se noie dans un canal. Notre amie Xanthia, alias Éva, passe dans le coin, comme par hasard, elle lui pratique un bouche-à-bouche…

– Il s’est peut-être jeté à l’eau rien que pour ça, interrompt Julien.

– Et tout cas, je me demande bien ce qu’ils manigancent, ces deux lascars.

– Bah ! Tant qu’ils manigancent là-bas, ils ne manigancent pas chez nous.

– Et Plogrov, qui a si bien appris à voler, ça m’étonnerait qu’il ne soit pas dans le coup, celui-là ! J’ai bien envie d’aller voir ce qui s’y passe.

– Tu vas demander à ton ami le roi des Belges de t’héberger pour une nuit ou deux, le temps de faire ta petite enquête.

– Le problème, c’est que nous avons beaucoup voyagé et que j’ai pris du retard dans les affaires sérieuses.

– Eh bien ! Délègue ! Pendant que tu t’occupes des affaires sérieuses, moi, je retourne au pays des vaches bleues, je vais essayer de comprendre ce qui se passe, et je t’envoie un rapport bien ficelé. D’ailleurs, j’ai deux mots à dire à cette blonde sulfureuse. Elle m’a traité de minable et je ne l’ai pas encore digéré.

– Si tu vas dire deux mots à Xanthia, évite de trop t’approcher de ses poings. Je te rappelle que c’est une femme extrêmement dangereuse.

– Tu me prends pour un petit garçon. Ce n’est pas parce que je suis un intellectuel que je ne sais pas me défendre. Et avec ton Dimitri aussi, j’ai un vieux compte à régler.

– Ce n’est pas “mon” Dimitri, premièrement. »

Julien décolla donc. Arrivé à Zaventem, il commença par téléphoner à Lynda pour la rassurer : « Je suis bien arrivé, ma chérie. »

Alphonse ne passa qu’une nuit à l’hôpital. Au matin, une infirmière lui tendit une enveloppe.

« Une jeune fille est passée pendant que vous dormiez. Elle m’a priée de vous donner ceci. »

« Encore une de ses énigmes à la noix, se dit-il. J’en ai marre, à la fin ! »

Il ouvrit discrètement l’enveloppe : une photo, un rendez-vous.

« Excusez-moi, mademoiselle, la Clef du Hautbois, ça ne vous dit rien, par hasard ?

– Du hautbois ? Non. J’ai fait un peu de piano quand j’étais petite, mais…

– Attendez ! réplique sa collègue, la Clef du Hautbois, ça me rappelle quelque chose… C’est dans le vieux Mons… Attendez… oui, c’est ça… c’est un café, pas loin de la Grand-Place, à l’angle de la rue du Hautbois et de la rue de la Clef. »

Fort de ce renseignement, remis sur pieds, notre aristocrate syldure se rendit à l’heure et à l’endroit convenu. Il s’attendait à trouver la belle, l’attendant au bar en dégustant un whisky, mais il n’y avait que des hommes dans le café. Il commanda une bière et décida de l’attendre. La mousse s’affaisse, la tulipe se vide. Pas de Xanthia. Lui aurait-elle posé un géant des Flandres ?

Il se leva pour payer, montra au patron la photographie.

« Est-ce que vous connaîtriez cette femme ?

– Elle habite ici. Elle s’est installée au-dessus avec son mari, il y a une semaine ou deux. Et j’ai vu sa photo dans le journal, avant-hier.

– Son mari ? se dit-il en tressaillant. Bien, merci. »

Il sortit et se présenta devant la petite porte. Quatre sonnettes et quatre étiquettes. Chez qui sonner ? Il ne connaît pas même le nom de sa cavalière. Il opta pour la seule étiquette neuve. Il sonne. Et si c’est le mari qui répond, qu’est-ce qu’il va lui dire ? Heureusement, c’est une voix féminine qui l’invite à monter. Elle l’attend sur le palier. Il lui fait la bise à la française : sur les deux joues.

« Bonjour, Éva, puisque les folliculaires m’ont comminiqué ton vrai prénom.

– Ne reste pas planté là. Entre. Je ne m’appelle ni Xanthia ni Éva. Alors, continue à m’appeler Xanthia, je préfère, c’est mon nom d’artiste.

– Éva ou Xanthia, tu es devenue une vraie vedette.

– Et ça ne m’amuse pas du tout. Je suis en mission, et je ne veux pas qu’on crie mon nom sur les toits et qu’on montre ma figure à tout le monde.

– En tout cas, ces fouilleux, ils sont bien tous les mêmes, ils ne disent aux gens que ce qu’ils ont le droit de savoir. Tu m’as sauvé la vie, la belle affaire ! Ils n’ont pas dit que tu as tenté de m’assassiner en me poussant dans le canal.

– Pauvre chéri ! Tu ne trouves pas que tu exagères un peu ? Je croyais que tu savais nager. Allons ! Arrête de ronchonner. Installons-nous sur le divan. Qu’est-ce que tu veux boire ?

– Est-ce qu’il y a un placard ou une horloge espagnole[1], par ici, au cas où ton mari se pointerait sans crier gare ? Car tu ne m’avais pas prévenu que tu étais mariée. »

Xanthia éclata de rire.

« Une horloge espagnole ! Et tu espères que je vais demander à mon homme de la monter au grenier avec toi caché dedans ! N’aie donc pas peur, Dimitri, en ce moment, il est je ne sais où, en train de sauter sur un trampoline avec je ne sais combien de filles en même temps. Même s’il arrivait et qu’il nous trouvait tous les deux en train de bricoler, il n’en aurait strictement rien à carrer. Nous sommes un couple aux idées larges. »

Voilà notre ami à la fois rassuré et excité à l’idée qu’il allait peut-être enfin bricoler. Il s’allume un cigare.

« Ce n’est pas bon pour ce que tu as.

– Rien n’est bon pour ce que j’ai. »

Et il continue à aspirer.

« Dis-moi, mon cher ami, quel âge as-tu ?

– J’ai soixante-trois ans.

– Et n’as-tu jamais demandé à Dieu de t’accorder la jeunesse éternelle ?

– Je ne suis pas croyant. Je n’ai rien contre la religion, mais entre nous, je préfère un bon cigare. Et même si Dieu existait, crois-tu qu’il répondrait à ce genre de prière ?

– Non, certainement pas.

– Alors, pourquoi est-ce que tu me demandes ça ? Tu es tout de même un peu bizarre, parfois.

– Parce que le diable, lui, pourrait bien te l’accorder, comme il l’a fait pour le comte de Saint-Germain, l’astrologue de Louis XV. L’imbécile n’a pas su en profiter, puisqu’il s’est suicidé au XXe siècle.[2]

– Je ne crois pas non plus au diable.

– Comme tu as tort. Le diable existe et je suis sa plus dévouée servante.

– J’aurais dû m’en douter. Pour m’avoir envoûté comme tu l’as fait.

– Alors, réfléchis bien à ma proposition.

– L’éternelle jeunesse ! À quoi ça pourrait bien me servir ? Tu viens de le dire toi-même, le seul qui l’a reçue a fini par se griller la cervelle.

– À quoi ça va te servir ? Grande andouille ! Premièrement à me séduire. Et se propulser dans le firmament du plaisir avec la plus belle femme du monde, ça mérite bien le sacrifice d’offrir ton âme au diable. Tu ne crois pas ? »

 

[1] Ce clin d’œil à Maurice Ravel est plus subtil que le précédent.

[2] En réalité, il s’agit d’un imposteur, Richard Chanfray, qui fut l’amant de Dalida, et se faisait passer pour le célèbre alchimiste, prétendu immortel.