VI. Trinitrine

Lynda recevait souvent des messages de Yannick :

« Bonjour, Lynda, je t’aime bien, tu sais.

– Moi aussi, Yannick, je t’aime bien.

– Tu connais Ravne-na-Koroskem ?

– Non.

– Ravne-na-Koroskem, ville de Slovénie, province de Carinthie slovène, dans les Alpes kamniques, 11 520 habitants, altitude 420 m. J’ai envoyé un message à Nolwenn, elle ne m’a pas répondu. Pourquoi elle ne me répond jamais ?

– Écoute, Yannick, tu ne devrais plus penser à cette jeune fille. Tu devrais te faire de nouveaux amis, tu serais plus heureux.

– Oui, mais moi je veux tout de même qu’elle réponde à mes messages, je veux qu’elle vienne me voir à Tournai. Je veux aller chez elle.

– Bonne journée, Yannick. »

Ce genre de conversation devenait récurrent. Lynda avait commencé à lire quelques articles sur l’autisme. Elle avait à cœur d’aider ce jeune homme, mais elle avait l’impression de tourner en rond. N’y voyez pas de calembour sur la ville de Tournai, ce genre de jeu de mots pourri, c’était bon quand j’avais quinze ans. Ils avaient parfois de longs échanges, au terme desquels Lynda se sentait satisfaite. Il avait enfin compris ce qu’elle avait à lui dire, mais le château de cartes qu’elle avait eu tant de mal à construire dans son esprit s’écroulait au premier courant d’air :

« Oui, mais moi, j’irai quand même voir Nolwenn et je veux qu’elle me réponde. »

Lynda soupirait devant son clavier.

« Bonne journée, Yannick. »

Le duc de Baffagnon, qui avait mis sa duchesse au vert, venait de poser sa valise à l’aéroport de Charleroi. Le lendemain, un taxi le déposait à la Cantine des Italiens.

« Vous êtes bien sûr que c’est ici ? Je croyais que c’était un restaurant.

– C’est un restaurant, mais ce n’est pas une pizzéria ordinaire, c’est la Cantine des Italiens. Il n’y en a qu’une seule. »

« J’imaginais cela autrement, se disait Alphonse, resté seul. Quel drôle d’endroit ! Ils appellent ça une cantine ! On dirait plutôt une caserne, à moins que ce ne soit un camp de prisonniers. Oui, c’est plutôt cela, un camp de prisonniers, un Stalag. »

Aussitôt, son imagination le conduisit dans une vision de guerre et de terreur. Et si cette fille lui avait tendu un piège. Et si elle travaillait pour je ne sais quelle Gestapo ? Bon ! Nous verrons bien. Entrons.

Après la Deuxième Guerre mondiale, alors que la misère sévissait dans les campagnes italiennes, les charbonnages belges apparaissaient pour cette population comme une sorte d’eldorado. Attirés par d’alléchantes campagnes de sensibilisation, promettant à tout un chacun salaires mirobolants, congés payés, allocations familiales et retraites confortables, des milliers de familles quittèrent leur pays pour les mines du Borinage. Lors de la catastrophe du Bois du Cazier, le 8 août 1956, périrent près de trois cents mineurs, presque tous italiens. En 1946, la société Boel, prenant conscience des conditions de vie difficiles de ces ouvriers, fait construire cette Cantine des Italiens. Plus qu’un simple réfectoire permettant aux travailleurs italiens de bénéficier de la cuisine de leur pays, elle offrait aussi un hébergement pour célibataires. Classée au Patrimoine mondial de l’UNESCO, transformée en restaurant, elle a été modernisée à l’exception d’un baraquement qui a gardé son délabrement et son austérité authentique.

Alphonse entre dans le bâtiment central. Un cheval se met à galoper dans sa poitrine, il se pulvérise une bouffée de trinitrine sous la langue. Ses yeux viennent de tomber à pic sur une paire de jambes croisées au galbe parfait, et sur laquelle se répand une épaisse chevelure blonde. Il remonte à la nage cette rivière dorée jusqu’au visage où elle prend sa source. C’est elle, la fille de la photo : Xanthia. Tous les hommes lancent vers elle des regards avides, toutes les femmes lancent vers leurs maris des regards courroucés, mais c’est lui, Alphonse de Baffagnon, qu’elle attend, seule à cette table.

Notre ami s’assied en face de la belle, les maris pensent si fort que tout le monde pourrait les entendre :

« Une si belle fille avec un type aussi moche, ce devrait être interdit ! »

Ils replongent le nez dans leurs assiettes, les épouses soulagées plongent leurs fourchettes dans les spaghettis tièdes.

« Alphonse de Baffagnon ? Xanthia.

– Je… enchanté.

– Vous êtes le premier à avoir répondu à mon appel. »

Alphonse blêmit.

« Le premier ? Vous voulez dire… Vous avez envoyé votre photo à tout un panel ?

– C’est exact, je trouve qu’une fille comme moi, ça se mérite, alors, j’ai envoyé cinquante invitations, pareilles à celle que vous avez reçue, et je ferai le tri selon mes critères.

– Cinquante ! Vous auriez dû réserver plus grand.

– Mais ne faites pas cette tête-là ! Avec un peu de chance, vous serez le seul à l’avoir trouvée, cette Cantine des Italiens. »

Alphonse ne dit plus rien. Tel une barque démâtée par la tempête, il fait naufrage dans les cheveux de Xanthia.

Il est midi. Elle dit enfin :

« Nous allons prendre l’apéritif, quand on a un minimum de savoir-vivre, on ne fait pas attendre une dame. Tant pis pour les vierges folles, elles n’avaient qu’à être à l’heure ! »

Quelle enclume vient de tomber du cœur d’Alphonse !

« Évidemment, j’aurais préféré dîner en tête-à-tête avec un homme plus séduisant, mais, que voulez-vous, faute de merle, on mange des grives, ou le contraire, je ne sais plus. Enfin bref ! »

Alphonse ne dit pas un mot de tout le repas, il tirait une tête de phacochère. Mettez-vous à sa place !

« Savez-vous, dit-elle enfin, ce que vous feriez si vous étiez vraiment amoureux de moi ?

– Oh oui ! soupira-t-il, sa passion brusquement réveillée. Je réserverais une suite dans le meilleur hôtel de la région, rien que pour toi et moi, ma belle Xanthia !

– Quoi ? Mais ce n’est pas du tout à ça que je pensais. Vous n’êtes qu’un vieux papy concupiscent.

– J’ai une pressante envie de concupiscer.

– Eh bien ! Retenez-vous, mon cher ami. »