VII. L'ascenseur n°1

« Qu’est-ce qui vous ferait plaisir, alors ? Une pêche melba, ça vous irait ?

– Mais non ! Ce que j’aimerais, c’est que vous m’offriez une promenade sur le canal, en amoureux. »

Le cœur fatigué du duc fait un bond. Nouvelle prise de trinitrine. Xanthia, qui avait poignardé son espoir par sa réflexion peu délicate, vient de le ressusciter par le mot amoureux.

Alphonse paya, comme il se doit, l’apéritif, le repas, le vin, le dessert, le café et le pousse-café. Les amoureux repus franchirent le pont à bascule de bois goudronné qui franchit le fossé séparant la terrasse du chemin de halage, puis ils prirent pied sur l’embarcadère.

« Qu’est-ce que c’est que ce drôle de Mécano ?

– Ce machin-là ? Je n’en sais rien. »

Ce machin-là, c’est un ascenseur hydraulique.

Le biographe de la reine affectionne particulièrement les promenades à bicyclette le long du canal du Centre. Abandonnant sa luxueuse Peugeot 106 turquoise à l’écluse de Thieu, il enfourche sa monture jusqu’au pied d’un gigantesque parallélépipède de béton et de vitre opaque, soutenu par une colossale structure. Le canal s’élève au-dessus de l’abîme, soutenu par de puissantes colonnes. De part et d’autre de cette imposante construction, équilibrées par d’énormes contrepoids, glissent de longues piscines contenant chacune d’interminables péniches chargées de sable ou de ciment. C’est l’ascenseur funiculaire de Strepy.

Après la pénible ascension qui mène au sommet de cet édifice, il s’octroie quelques minutes de repos, face au canal dont le vent frisotte les flots, puis il reprend son chemin, le nez dans la brise, le long du RAVeL, et pour courir sur le RAVeL, il faut avoir un beau vélo.[1] Ce temps passé sur la selle lui est précieux, car c’est dans ces moments privilégiés qu’il trouve la solution quand il a terminé le premier chapitre et qu’il n’a aucune idée de ce qui doit arriver après.

Il franchit le pont-canal. Les mouettes perchées sur la rambarde s’enfuient à son approche. Un bassin triangulaire oblige le promeneur à changer de cap. Sur la rive adverse, accumulation de conteneurs, sur sa propre rive, alignements de cerisiers en fleurs. Il parvient enfin au sommet du premier ascenseur hydraulique. Une construction de la fin du XIXe siècle, tout en poutrelles d’acier, gros rivets peints en gris et vérins de l’épaisseur d’un vieux chêne. Une imposante mécanique soulève les bateaux d’un niveau à l’autre. Descendons la rampe. Nous voici parvenus au canal historique, délicieuse voie d’eau ombragée de marronniers, et voici, presque au pied de l’ascenseur no 1, la Cantine des Italiens où nous attendent nos deux héros. Mais je vous invite à poursuivre notre excursion. À Houdeng, le marché bigarré s’étale de part et d’autre du pont mobile, presque sur l’eau ; tout le monde y parle italien. Prenez la peine de vous reposer plus loin, sur un banc, face au pont à bascule. Vous aurez certainement la chance de voir l’homme tourner la roue qui dresse le tablier. Le bateau chargé de touristes franchit l’obstacle, les enfants applaudissent l’éclusier qui, après son passage, abaisse le pont, tout aussi manuellement, saute dans sa voiture et recommence l’opération au prochain pont. Quant au poète, il a presque fini son périple. Une rampe à 19 % le conduit au pied du quatrième ascenseur. Il retrouve son véhicule, se réjouit et avale une bonne gorgée d’eau fraîche.

Mais abandonnons le poète à ses randonnées cyclistes, et revenons à nos deux amis qui dirigent leur modeste embarcation vers la surprenante structure métallique.

« Je comprends que vous ne m’aimiez pas, une colombe ne peut pas tomber amoureuse d’un dindon, mais alors, expliquez-moi pourquoi vous m’avez attiré sous vos griffes. »

En disant ces mots, il observe les mains de Xanthia, armées d’ongles redoutables, vernis de rouge, solides et tranchants. Il se souvient de l’avertissement de la voyante.

« Qui vous a dit que je ne vous aime pas, mon cher Alphonse ? Quel mérite aurais-je à vous aimer si vous étiez beau ? Et vous-même, m’aimeriez-vous si j’étais laide ? Ne comprenez-vous pas que je mets vos sentiments à l’épreuve ? C’est pour cela que je vous torture. Ne m’obligez pas à me montrer encore plus cruelle. Nous verrons ce qui fera triompher votre amour, de ma beauté ou de ma méchanceté. »

Alphonse tremblait et transpirait. La convoitise avait éclipsé toute prudence et toute courtoisie. Il saisit les épaules de sa compagne et força un baiser sur ses lèvres. Xanthia lui laboura le visage de ses ongles et le repoussa des deux pieds. Il bascula dans le canal et disparu sous l’eau trouble.

« Toute cette graisse, ça devrait le faire flotter. Comment se fait-il qu’il ne remonte pas ? »

Elle attendit quelques secondes.

« S’il se noie, on dira encore que c’est ma faute. »

Elle plongea. Dans le fond vaseux, elle agrippa sa victime par les chevilles et la tira sur la rive, inanimée.

« J’avais oublié que cet imbécile était cardiaque. »

Experte en arts martiaux – Elvire l’avait appris à ses dépens –, Xanthia possède aussi quelques bases de secourisme. Elle peut se servir de ses mains pour tuer aussi bien que pour sauver la vie. En l’occurrence, elle pratiqua un massage cardiaque devant quelques badauds attroupés et Alphonse, hors de danger, fut transporté à l’hôpital.

Deux jours s’étaient écoulés. Lynda avait ouvert sa messagerie :

« Bonjour Lynda.

La fille dans le journal, c’est Nolwenn. J’en suis sûr. Pourquoi elle ne veut plus me parler ? Moi, je veux aller la voir.

Je t’aime bien, mais j’aime encore plus Nolwenn. Mais elle ne veut pas me répondre.

Yannick »

Elle ouvrit le PDF en pièce jointe et sursauta. C’était une page scannée de La Province. Elle reconnut le visage de Xanthia, orné de son plus beau sourire, un sourire « enjoliveur » comme disait un de mes amis qui savait parler aux filles. Le portrait d’un homme, sur un cartouche discret, lui rappelait de vagues souvenirs.

« Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? »

« La Louvière – Éva, 23 ans, sauve un homme de la noyade. »

Elle parcourut l’article en diagonale.

« L’homme tombé à l’eau, probablement à la suite d’un accident cardio-vasculaire, a été conduit à l’hôpital de La Louvière. Il s’agit d’un ressortissant syldure… »

« Voilà ! Je le reconnais : c’est le duc de Baffagnon. On dirait qu’il s’est fait griffer. Il y a dans cette affaire un mystère qui m’échappe. »

Elle répondit à Yannick :

« Cette jeune fille n’est pas Nolwenn. Elle ne s’appelle pas Éva non plus. C’est Xanthia, et, crois-moi, tu gagnes à ne pas la connaître. Et d’ailleurs, je vais aller lui dire deux mots.

– Si tu vas lui dire deux mots, profites-en pour lui dire de venir me voir. Moi, je veux aller chez elle.

– Yannick. Cette jeune fille n’est pas ta cousine Nolwenn. Elle lui ressemble, mais ce n’est pas elle. Et je me tue à t’expliquer que tu dois l’oublier. Tu es ton propre esclave avec ton obsession.

– Pourquoi tu t’énerves ? Moi je te dis que je veux aller habiter avec elle, et je veux qu’elle vienne me voir, et moi je veux qu’elle me réponde quand je l’appelle. Elle est à moi, et à moi tout seul.

– Au revoir Yannick. Réfléchis tout de même à ce que je te dis. »

 

[1] Encore un calembour d’adolescent ! C’est promis, j’arrête.