II. Poliouchka Polie

II. Poliouchka Polie

Comme tous les soirs, Lynda consulte sa messagerie :

« Son Excellence le duc Alphonse de Baffagnon a le plaisir de convier Votre Majesté au vernissage de son exposition, consacrée exclusivement à son œuvre de 2x4 m, intitulée Poliouchka Polié. Un vin d’honneur y sera servi. »

« Tiens ! se dit la reine, la Syldurie aurait-elle vu naître un nouveau Rubens ? Il faudrait que j’en parle à Périklès. »

Rappelons-nous que trois dynasties rivales revendiquaient le trône de Syldurie. Lynda avait mis le marquis de Bifenbaf hors de combat, Ottokar de Kougnonbaf s’était avoué vaincu et réconcilié avec la jeune souveraine, quant au duc de Baffagnon, il ne fait jamais parler de lui ; sans doute préfère-t-il l’art au pouvoir, ce qui serait tout à son honneur.

Il ne fait pas très beau à Bonsecours, le couple royal n’a pas envie de sortir, David et Léa, qui ont grandi, sont autorisés à se promener en ville sans leurs parents, à condition de ne pas s’éloigner. Le son des cloches attira leur curiosité dans la basilique.

« Jérome, acceptez-vous de prendre pour épouse Éva Zikejtepiott, ici présente, jurez-vous de l’aimer, de la protéger et de lui rester fidèle jusqu’à la mort ?

– Oui.

Éva, acceptez-vous de prendre pour époux Jérome Vandenaeker, ici présent, jurez-vous de l’aimer et de lui rester fidèle jusqu’à la mort ?

– Oui. »

Et c’est enveloppé ! Échange d’anneaux et de baisers ; solennels, se tenant par le bras, les nouveaux mariés se dirigent vers la sortie du sanctuaire au son de la marche nuptiale de Mendelssohn. David pousse un soupir de surprise, la main sur la bouche, les enfants effrayés se réfugient à l’hôtel Mélissa. Elle est donc si moche que ça, la mariée ?

« Papa ! Tu as vu ? Le mariage…

– Oui, enfin, j’ai entendu les cloches.

– Tu les as vus, les mariés ?

– Non.

– Eh bien ! la mariée, c’est Xanthia !

– Xanthia ! Tu dis n’importe quoi, mon garçon ! Xanthia, elle est allée finir ses jours en Grèce, ou je ne sais où, et ce n’est pas moi qui vais la regretter. Pourquoi serait-elle venue se marier en Belgique ?

– Je ne sais pas, mais c’est elle. Elle s’appelle Éva, comme tante Éva, mais c’est elle ! C’est Xanthia, je l’ai reconnue, une grande bonde, avec des cheveux très longs.

– Tu as fait une association d’idée à cause des cheveux de cette femme, mais ce n’est pas Xanthia, ce n’est pas possible.

– Et maintenant, elle s’appelle Éva Vandemesmaeker.

– Ça, c’est un nom de par ici.

– Et son Vandemesmaeker, lui aussi, je le connais, je ne sais plus où je l’ai vu, mais je connais sa tête. »

Comme elle se l’était promis, Lynda appela Périklès.

« Dis-moi, tu le savais, toi, que Baffagnon s’est mis à la peinture ?

– Oui.

– Depuis longtemps ?

– Non, c’est nouveau, je pense qu’il a trouvé ça pour faire parler de lui. Avoue que pour lire son nom dans les journaux, c’est moins dangereux que tenter de t’assassiner.

– Il t’a invité à son vernissage ?

– Oui.

– Tu iras ?

– Non.

– Tu as peur qu’il te fasse de l’ombre ? »

Périklès éclata de rire.

« De l’ombre ? Il n’y a pas de danger !

– Peux-tu me donner un jugement impartial sur son talent ?

– Son talent ! Disons que… si tu as aimé Coucher de soleil sur l’Adriatique, tu aimeras Poliouchka Polié. C’est très… comment dirai-je ? Contemporain. Si tu veux vraiment l’avis d’un connaisseur, ce Baffagnon est un fumiste. Ne va pas interrompre tes vacances pour voir cette croûte, encore que, pour que ce soit une croûte, il faudrait déjà qu’il y ait de la peinture sur la toile. »

Après une longue discussion sur différents sujets, elle finit par raccrocher, Julien l’avait rejoint.

« Ma chérie, les enfants disent qu’ils ont vu Xanthia, ici, à Bonsecours. »

Lynda haussa les épaules.

Après une courte réflexion, elle répondit à l’invitation de l’artiste.

« Actuellement en voyage à l’étranger, Sa Majesté la reine Lynda de Syldurie prie Son Excellence le duc Alphonse de Baffagnon de l’excuser. Elle se fera néanmoins représenter par le comte de Leuretzki. »

En raison des services rendus à la Syldurie, la reine, en effet, avait anobli notre jeune Français, faisant de lui le comte Sigur de Leuretzki ; son épouse, quant à elle, s’appelle désormais madame la comtesse Félixérie de Leuretzki.