I. L'Hôtel Mélissa

Sylduria vii la cantine des italiens

Élégante comme une jeune mariée grassouillette dans sa robe de dentelle écrue, la basilique de Bonsecours, juchée au sommet d’un monticule qui, dans ce pays de plate renommée, fait figure de montagne, domine, du sommet de sa flèche néo-gothique, la plaine hennuyère et la forêt qui porte son nom. À ses pieds, humble et discret, le compositeur Jean Absil, né à quelques pas d’ici, dresse dignement son buste chauve. Nous voici donc revenus à Bonsecours, non plus en Normandie, mais en Belgique.

Une petite berline familiale contourne le monument, copie en miniature de la prestigieuse cathédrale de Tournai, et se range avec application devant l’hôtel Mélissa. Personne ne prête attention au jeune couple chargé de valises, accompagné de deux enfants chamailleurs, qui pénètre dans cette auberge modeste, mais confortable.

« Maman, Léa, elle ne fait rien qu’à m’embêter.

– Elle te taquine, David, ne sois pas si susceptible ! »

En visite diplomatique à Bruxelles, la reine de Syldurie avait été reçue par le roi en personne, lequel ne doit pas être confondu avec Leroy Anderson, compositeur d’un célèbre concerto pour machine à écrire. Une fois franchies les grilles du palais de Laeken, la reine Lynda, qui n’aime pas qu’on l’appelle Majesté, a décidé de redevenir madame Lambert.

Ladite famille Lambert a, par surcroît, répondu à l’invitation, moins protocolaire, mais tout aussi sincère, à passer prendre un café chez son biographe officiel, en val d’Escaut.

« Eh bien ! avait proposé Julien, pourquoi ne pas consacrer quelques jours à découvrir cette région qui nous est inconnue ? Les affaires de la Syldurie peuvent attendre. Il n’y a pas le feu au canal ! »

La famille Lambert s’était donc accordé quelques jours de repos ; peut-on d’ailleurs parler de repos puisqu’ils passaient toutes leurs journées à découvrir les discrètes beautés de la Wallonie, de la Flandre, et de la France des Rouchis ?  Conseillés par le biographe dont nous avons précédemment parlé, ils avaient passé une journée à Audresselles. La Syldurie n’est décidément pas l’Arabie Saoudite : essayez d’imaginer une reine avec son prince consort, sans journalistes ni gardes du corps, se mêlant aux autres vacanciers, plongeant dans la mer d’opale et jouant avec ses enfants à qui s’éclaboussera le plus !

Un matin, sur une terrasse de la Grand-Place de Tournai, patrie du poète Rodenbach, Julien dégustait une bière du même nom, accompagné de femme et enfants qui, pour leur part, préféraient le sirop de menthe.

« As-tu remarqué, dit Julien, ce jeune homme qui fait des allées et venues depuis un quart d’heure ? Il n’arrête pas de te regarder. Il commence à m’agacer.

– Tu es jaloux parce que je plais toujours autant aux garçons ! Ça devrait plutôt te flatter.

– Eh bien ! moi, ça m’énerve. Et ce regard bizarre ! Et cette manie de se frotter les mains ! Il n’arrête pas ! Il n’a pas l’air normal, ce gars-là.

– Bon ! Je vais aller le voir, et je vais lui demander ce qu’il préfère, entre ma photo dédicacée et ma main sur la figure. »

Lynda se leva et s’approcha du jeune homme, l’air sévère, celui-ci, comme s’il la connaissait depuis longtemps, l’aborda et lui tendis spontanément la main.

« Bonjour, je m’appelle Yannick, Yannick Le Garrec. Yannick, c’est un nom breton, Le Garrec aussi, c’est un nom breton, et moi aussi je suis breton. Je suis de Douarnenez, Douarnepif, comme disait mon grand-père qui était un rigolo. Douarnenez, chef-lieu de canton de l’arrondissement de Quimper, département du Finistère. Finistère, département de la région Bretagne, Penn-ar-Bed, chef-lieu Quimper, 6733 km², 905 855 habitants…

– Quelle science !

Douarnenez, altitude 61 m, 14 383 habitants, les douarne-nistes. Nolwenn, c’est ma cousine. Elle est très belle, Nolwenn. Elle est blonde, elle a beaucoup de cheveux. Je lui téléphone tous les jours, je lui laisse des messages, elle ne répond jamais. Et toi, tu t’appelles comment ?

– Lynda.

– Mais Lynda comment ?

– Lynda Lambert.

– Ce n’est pas un nom breton, ça.

– Non, c’est un nom français.

– Tu habites où ? À Tournai ?

– Non, en Syldurie, je suis en vacances.

– La Syldurie, monarchie parlementaire, ayant pour pays limitrophes la Bulgarie, la Grèce et la Turquie, pour fleuve principal, la Maritza, 480 km, pour point culminant, le mont Taidézo, 2191 m, 16 422 km², 3 807 237 habitants, capitale Arklow, 248 727 habitants. Et la reine de Syldurie, elle s’appelle Lynda, comme toi.

– Ah ! tiens ! C’est vrai, je n’y avais jamais prêté attention. »

Cet étrange entretien se conclut enfin par une poignée de main. Lynda rejoignit Julien qui tapotait nerveusement le bord de la table.

« Alors ? Qu’est-ce qu’il te voulait, qu’il t’a tenu la grappe pendant une demi-heure ?

– Une demi-heure ! Vieux mari jaloux ! Nous avons juste discuté trois minutes. En tout cas, je te le confirme : il est bizarre, ce gars, le plus extraordinaire, c’est qu’il a l’air de connaître son Wiki par cœur.

– Et je suppose qu’il est français.

– En effet, breton pour être plus précis.

– Alors, ne cherche pas, ce jeune homme est un asperger.

– Aspire guère à quoi ?

– Asperger. C’est une forme d’autisme. En France, il n’y a pratiquement pas de structure pour s’occuper d’eux, alors beaucoup de familles françaises déménagent pour faire soigner leur enfant en Belgique. Les autistes sont souvent des personnes très intelligentes, mais qui ont de grandes difficultés à vivre une vie sociale normale. Einstein était autiste, Beethoven était autiste, le pianiste Glenn Gould, et bien d’autres. Monsieur Fillon se vante de ne pas l’être. Tiens ! le voilà qui revient à la charge !

– Bonjour, Lynda, je suis content de te voir.

– Moi aussi, je suis contente de te voir, mais nous nous sommes déjà vus il y a cinq minutes.

– Je t’aime bien, Lynda, j’aime aussi Nolwenn, mais elle ne veut plus me voir. Je suis très malheureux à cause d’elle. Est-ce que tu veux venir me voir chez moi ?

– Et puis quoi encore ? murmurait Julien.

– C’est que je dois bientôt rentrer dans mon pays.

– Ah ? Dans ton pays ?

– Oui, je t’avais dit que j’habitais en Syldurie.

– Ah ? En Syldurie ?

– Mais si tu veux, j’ai un compte Facebook.

– Ah ? Un compte Facebook ?

– Envoie-moi une demande d’amitié, je l’accepterai, mais je ne te promets pas de t’envoyer un message tous les jours. Je suis très occupée.

– Ah ? Tu es très occupée ? »

Lynda lui tendit une carte de visite, Yannick la lut à haute voix :

« Sa Majesté Lynda, reine de Syldurie. Place Royale 1, Arklow, Syldurie. Ah ? C’est toi la reine de Syldurie ?

– Chut ! Pas si fort ! »