Le Roi Lyre

Nouvelle inspirée de Shakespeare

 

Le Roi Lear ! Quelle œuvre grandiose ! Mais quel dommage qu’elle finisse aussi mal ! Tout le monde meurt, aussi bien les gentils que les méchants. Il y a bien longtemps que je pense à composer une version du Roi Lear avec un heureux dénouement, mais j’ai laissé ce projet dans un tiroir parce que Shakespeare est très grand et que moi, je suis tout petit. On ne touche pas à Shakespeare, à moins d’être un très grand comme Berlioz.

Abandonnons donc l’idée d’un drame en cinq actes en vers. Contentons-nous de cette petite histoire.

Ce récit se situe hors du temps, ce qui m’octroie la pleine liberté au regard de l’anachronisme.

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Le roi Lyre est un béotien.

Qu’on lui parle de poésie, il ne fait pas de différence entre l’inventaire de Prévert et sa liste de commissions, pour lui, tout ça, c’est du gribouillis. Qu’on lui parle de peinture, il ne voit pas la distinction entre un Corot et un Miro, pour lui, tout ça, c’est du barbouillis, et finalement, c’est lui qui est miro. Qu’on lui montre le Penseur de Rodin, ou qu’on lui présente comme une sculpture moderne trois boulons soudés ensemble, pour lui, tout ça, c’est du crabouillis. Ça ne sert à rien et ça prend de la place.

Le roi Lyre est mélomane.

Il n’a pas de livres dans sa bibliothèque, seulement des traités de solfège, d’harmonie, de contrepoint, d’instrumentation, de musicologie, et des montagnes de partitions, d’Adam de la Halle à Michel Legrand. Quand il en ouvre une, l’orchestre Symphonique de Londres s’invite dans sa tête. Malheureusement, si vous lui parlez d’autre chose que de musique, le voilà complètement largué.

Le roi Lyre a trois filles :

Goneril, l’aînée, Régane, la puînée, et la plus jeune, Cordélie.

Cordélie a dix-huit ans, c’est la plus jolie, la plus gentille aussi. Le roi sait bien qu’il ne devrait pas faire de préférence entre ses enfants, mais il n’y peut rien : Cordélie, c’est sa préférée. Ses sœurs sont jalouses, elles la détestent.

Goneril est mariée au duc d’Albany, Régane au duc de Cornouailles, Cordélie est amoureuse.

Selon toute logique, une princesse se doit d’être amoureuse d’un prince, charmant de préférence, mais Cordélie ne fait décidément rien comme tout le monde : elle aime en secret Ulrich, un bûcheron poète et rêveur qui, dans la forêt, trompe l’ennui en dessinant des chênes et des écureuils. Ils s’aiment en secret, mais à la cour du roi, le téléphone algérien fonctionne bien, et tout le monde est au courant de leur romance. Cordélie est une jeune fille sérieuse, quand elle va retrouver Ulrich, ce n’est pas pour galvauder ; son bûcheron charmant lui a partagé son goût pour les belles formes et lui a appris à dessiner. La jeune princesse est moins douée que ses grandes sœurs pour la musique, mais elle a comblé cette lacune au moyen des arts plastiques. De l’école d’Anvers à celle de Marcinelle, elle en connaît sur la peinture autant que son père sur la musique. Elle a emprunté son style à Picasso, Braque et Mondrian. Les objets ronds sont carrés sur sa toile, et inversement.

Le duc de Bourgogne aime Cordélie. Il a beau la poursuivre de ses assiduités pour obtenir sa main, il ne l’aura pas. Elle ne veut pas. À quoi ça lui sert d’insister ? Elle a dit non. Et si j’avais prêté ma plume à Pierre Perret, elle aurait ajouté : « t’es trop moche, t’as du bide, t’es qu’une cloche ; va dire à ta mère qu’elle te refasse ! »

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Or, un beau jour, le roi Lyre avait convoqué ses trois filles, il avait aussi invité le duc de Bourgogne, lui ayant laissé comprendre qu’il pourrait bien obtenir la main tant désirée de la princesse, assortie d’une dot faramineuse.

« Ainsi parle le roi, déclara Lyre, juché sur son trône et sur ses grands airs. Parvenu au crépuscule de ma vie, assailli par les rhumatismes, la presbytie, les pertes de mémoire, et ce qui est bien pire, de l’audition, je ressens la couronne comme un fardeau pesant sur mon front, aussi ai-je décidé d’abdiquer et de partager mon royaume entre mes filles. Place aux jeunes ! Néanmoins, il faudra qu’elles le méritent. Chacune d’elle, pour recevoir sa part, devra me prouver son amour en m’offrant un merveilleux concert. Celle qui aura le mieux charmé mes oreilles recevra la plus belle portion du royaume. Vous avez jusqu’à demain pour vous y préparer. »

Je vous laisse imaginer l’inquiétude de Cordélie. Elle touche bien un peu le clavecin, mais elle passe pour une gourde auprès de ses sœurs. Elle n’a que son amour filial et ses pinceaux à offrir.

Le roi invita le duc à boire à la santé de Cordélie. Ils s’enivrèrent.

« Avoue, mon petit beau-fiston d’amour, que tu fais une bonne affaire. Cordélie est la plus jolie, la plus gentille de toutes les filles de mon royaume. C’est ma fifille préférée, la fifille chérie à son papounet ! Même si elle ne joue pas en mesure et qu’elle loupe tous les bémols, elle aura le premier prix, la moitié du royaume, avec la capitale. Pour une dot, c’est une belle dot !

– Mais mouah, je m’en tamponne de ta dot, beau papounet, ce que je veux, mouah, c’est ta fille, je l’aime, et si c’était une clocharde, je l’aimerais quand même, et si sa dot, c’était un porte-clés, je l’épouserais quand même. »

Le lendemain, le roi avait réuni ses courtisans privilégiés, les princesses avaient revêtu leurs plus belles robes d’apparat. Un rideau se leva devant les convives, un clavecin trônait au milieu de la scène. Goneril parut. Après une révérence, elle prit place et commença. Elle jouait en se dandinant sur le tabouret. Sans doute pensait-elle que, plus haut on levait les mains avant de les laisser tomber sur le clavier, et meilleure était la musique. Elle fut sobrement applaudie.

« C’est très bien, dit le roi, très bien, très bien, ton récital m’a fort diverti, tu as bien mérité le pays de Galles. »

Goneril fait une nouvelle révérence, le rideau tombe, il se lève à nouveau. Le clavecin a disparu, laissant place à un quatuor à cordes. Régane fait son entrée, armée d’une clarinette. Révérence. Applaudissements.

Les cordes entament le quintette en si bémol mineur de Johannes Brahms. Quand la clarinette attaque le premier arpège, on ressent comme un malaise.

« Mais c’est faux comme un jeton, dit enfin le premier violon. Qu’est-ce qui se passe avec la clarinette ?

– Ben... moi je joue ce qui est écrit.

– Et tu es sûre qu’elle est accordée, ta clarinette ?

– Depuis quand ça s’accorde, une clarinette ? C’est plutôt à vous d’accorder vos violons.

– Ah ! Oui, c’est juste. Reprenons ! »

On recommence depuis le début. Nouvelle cacophonie.

« Ce n’est pas possible, à la fin ! Fais voir ta partition ! »

Le premier violon examine le feuillet sur le pupitre de Régane.

« Qu’est-ce qu’il y a écrit, là ?

– “Clarinette en la”.

– Elle est en quoi, ta clarinette ?

– En ébène.

– Ne te fais pas plus idiote que tu l’es. Quelle tonalité ?

– En si bémol. Qu’est-ce que ça change ?

– Ça change que c’est archifaux. Il faut que tu transposes.

– C’est bien assez compliqué comme ça !

– Ça suffit, dit le roi. Je te donne l’Écosse, et qu’on n’en parle plus. »

Révérence. Rideau.

« Je vous ai gardé le meilleur pour la fin, dit fièrement le roi. Voici maintenant Cordélie, la dernière, mais non la moindre. »

Le rideau reste baissé, Cordélie arrive dans la salle, un cadre sous le bras. Elle se tient devant son père et lui fait une référence.

« Eh bien ! Ma chérie ? Quelle symphonie nous as-tu préparée ? Et pourquoi n’es-tu pas sur l’estrade ?

– Mon père, vous savez bien que je n’ai pas hérité de vous le don de la musique et je crains fort de vous martyriser les tympans. Je suis une piètre musicienne, mais je sais peindre, alors, en vue de ce jour particulier, j’ai passé toute la nuit à composer ce tableau, rien que pour toi. Ça représente un orchestre, vous voyez, les violons sont là, les altos, les violoncelles et la contrebasse. Derrière, ce sont les bois, les cuivres...

– Est-ce que par hasard tu ne serais pas en train de te ficher de moi ? Je veux entendre de la musique, et toi tu me présentes une espèce de croûte ! À quoi ça ressemble ? »

Comme je vous l’avais dit, le roi Lyre est un bourrin, de plus, sa fille est une adepte du Néo Cubisme, ce qui n’arrange rien à la situation.

« Tes sœurs sont beaucoup moins douées qu’elles prétendent l’être, mais au moins, elles ont fait un effort, tandis que toi... ma fille, ma bien-aimée, celle que je préférais entre toutes ! Pourquoi m’as-tu fait ça ? Pourquoi ? Tu m’as trahi, tu m’as poignardé dans le dos, tu m’as assassiné ! J’avais prévu de te donner Londres et l’Angleterre, mais puisque c’est comme ça, tu n’auras rien du tout. Goneril prendra le sud de la Tamise et Régane le nord. Allez ! Va-t’en ! Va-t’en ! Je ne veux plus te voir. En sortant, emmène donc ce grand escogriffe de duc de Bourgogne. Je te le donne pour mari, et bon vent !

– Mais de qui se moque-t-on ? Il était question qu’en épousant ta fille, je reçoive en dot la moitié de ton royaume, et maintenant que tu n’en veux plus, tu me la colles dans les pattes ! Mais je ne mange pas de ce pain-là, mon petit bonhomme ! »

Cordélie lui cracha à la figure.

« Casse-toi, alors, pauvre c. ! » répondit le roi.

Puis, se tournant vers sa fille infortunée :

« Et toi ? Qu’est-ce que tu fais encore là ? Ôte-toi de ma vue, affreuse, que je ne te revoie plus ! Va-t’en retrouver ton coupeur de bois ! »

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Traînant dans son sac à dos un chagrin lourd comme une enclume, Cordélie partit sans regarder derrière elle. Elle retrouva Ulrich, son coupeur de bois. Elle l’épousa. Pour une belle noce, c’était une belle noce, rien que du beau monde, des bûcherons et des bûcheronnes. La famille de la mariée, comme on s’en doute, avait brillé par son absence, mais ses véritables amis avaient répondu à l’appel, parmi eux le duc de Gloucester et surtout le duc de Kent qui avait, sans succès pris la défense de la princesse bannie et qui, du même coup, se trouvait bannie à son tour.

Cordélie avait trouvé, dans les bras de son mari, la consolation de ses chagrins. Il avait su lui redonner la joie, mais la tristesse l’assaillait encore bien souvent lorsqu’elle pensait à son pauvre père qui n’avait pas compris à quel point elle l’aimait. La nuit, pendant qu’elle dormait, Ulrich se levait et étalait devant lui des cartes militaires. Son épouse finit par s’en apercevoir, elle n’avait jamais remarqué la passion de son mari pour la géographie. Un soir, elle se leva à son tour et le rejoignit. Comme il avait l’air sérieux au-dessus de ses plans ! Elle posa une main sur son épaule.

« Tu as l’air bien occupé, mon trésor.

– Puisque tu viens d’entrer dans mon secret, il est temps que je te dise la vérité : je suis obligé de me cacher sous l’identité d’un paysan, mais en réalité je suis le roi de Séquanie. Le duc de Cornouailles, ton cher beau-frère, a investi mon royaume et m’a chassé de mes terres, alors je me prépare à les lui reprendre. Bientôt, tu seras reine, tu régneras sur le royaume de ton père tout entier, et tu te vengeras de tes sœurs, par la même occasion. »

Cordélie enroula ses bras autour d’Ulrich.

« Pourquoi veux-tu que je me venge, mon cher ami ? »

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Goneril prenait ses aises dans le château royal, tandis que sa sœur Régane avait préféré installer sa nouvelle capitale à Édimbourg. Comme à son habitude, le roi Lyre s’était installé dans sa bibliothèque ou il déchiffrait un opéra de Mozart.

« Qu’est-ce que tu fais encore ici ? »

Goneril se tenait derrière lui et l’avait surpris.

« Mais, comme d’habitude, j’écoute de la musique.

– Je te demande ce que tu fais chez moi.

– Comment ça, chez toi ? Mais je suis chez moi dans le palais royal. Je suis le roi, après tout.

– Alors celle-là, c’est la meilleure de l’année ! Tu es le roi ! Mais je te rappelle, mon petit coco, que tu as abdiqué et que tu m’as donné la moitié de ton royaume. Tu l’as déjà oublié ? Il était temps que tu prennes ta retraite. Complètement rétamé, le papy !

– Je suis le roi d’Angleterre, et je ne suis pas ton petit coco.

– En tout cas, tu commences à sérieusement me bassiner ! j’en ai ras la chopine de ton sale caractère, alors tu vas me faire le plaisir de prendre tes Lavignac et tes Dannauser, et d’aller voir ailleurs si j’y suis, faute de quoi tu pourrais bien sentir une ou deux hallebardes te chatouiller les côtes.

– Comment ? Petite grippiette ! Quand je pense que j’ai fait de toi une reine ! et c’est ainsi que tu me remercies ! Eh bien ! puisque c’est comme ça, je m’en vais habiter chez ta sœur. Tu pourras toujours pleurer, tes larmes ne me retiendront pas.

– C’est ça, fais-lui une grosse bise de ma part ! »

Le roi dut se résigner à déménager ses Dandelot et ses Busser. Il ne tarda pas à franchir le mur d’Adrien.

Régane reçut un essèmesse :

« Le vieux débarque chez toi. Gogo. »

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Voici donc notre roi accueilli royalement chez les Calédoniens. Régane réconfortait son vieux père, écoutant ses doléances avec patience. Le whisky du pays contribuait aussi largement à sa consolation.

« T… Toi au moins, tu… tu m’aimes, ma petite Ré… ma petite Réganette d’amour… pas comme ta chhhhh… ta petite chhhh… chipie de sœur. Elle m’a viré comme un chhhh… comme un chien.

– Eh bien ! Le chien il va aller dormir dans sa niche. La bière d’ici elle ne mousse peut-être pas, mais elle chauffe les oreilles. Trente-trois centilitres en moins d’un quart d’heure, c’est beaucoup pour un seul homme. »

Et c’était comme ça tous les jours. Le roi retraité noyait dans le whisky le chagrin que lui causait sa fille et noyait dans les bras de sa fille le chagrin que lui causait le whisky, car il avait le vin triste. Le lendemain, il avait la tête en plomb et c’était à Régane de lui apporter au lit sa tisane.

Quand il n’était ni bourré ni malade, il faisait comme chez lui, se servait à manger dans la cuisine sans demander la permission. Il étalait ses partitions sur la table du salon, agitait les bras en poussant des : « Pom, pom, pom, poooom… Pom, pom pom, poooom… »

« Ça suffit, maintenant ! Tu commences à me casser souverainement les péniches.

– Ben quoi ?

– Tu n’en fais pas une rame ! Tu prends ta guitare, et c’est dindinglin dindinglin toute la sainte matinée, tu chantes faux ; quand tu ne chantes pas, tu bois, ça te rend malade et tu fais des cochonneries partout, et qui est-ce qui wassingue ? – C’est bibi. Quand tu ne chantes ni ne bois, tu fumes et tu nous empestes avec tes cigares. Mais ça ne va pas durer comme ça, mon petit père ! Dans toutes les maisons, il y a une porte, et tu ne vas pas tarder à la prendre.

– Mais c’est comme ça que tu me parles, à moi ! Je suis le roi d’Angleterre, je te ferais dire ! »

Régane éclata de rire.

« Ma sœur Goneril m’avait bien prévenue : tu as des souris dans le grenier ! Un roi sans royaume, sans couronne, et surtout, sans feu ni lieu, ce n’est pas un roi. Les gueux n’ont pas de roi, tu pourrais faire leur affaire, faute de mieux.

– Quoi ? Comment ? Je… tu… tu… petite dévergondée, c’est ainsi que tu traites ton vieux père ! Ce sont trois harpies que la reine a enfantées, et tu es la pire de toutes ! Je ne resterai pas ici une minute de plus.

– C’est ça ! Dégage ! »

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Le vieil homme s’en alla en claquant le pont-levis. Il ne prit le temps d’emporter que sa guitare. Il partit sur les chemins, sans but, il wanderait. Dans un bourg, un groupe de lycéens se moquait de lui :

« Regardez-moi ce pépère avec sa guitare ! Eh ! Papy ! La guitare c’est pour les jeunes. On te verrait mieux avec un accordéon. »

Le musicien ne mit pas dix secondes pour accorder son instrument. Il interpréta sans pupitre la Fantaisie pour un Gentilhomme. Les jeunes gens l’écoutaient, la bouche en O.

« C’est le roi Lyre ! » s’écria l’un d’eux.

Les garçons et filles applaudirent au point de couvrir le solo royal. Lyre dut signer des autographes. L’un de ces adolescents avait un bras plâtré. Il signa sur le plâtre.

Le roi Lyre reprit son chemin.

Il commençait à pleuvoir, le bon souverain déchu se dit qu’il ferait bien de se réconcilier avec sa progéniture. Il retourna au château de Régane, il agita la cloche, la châtelaine parut enfin à la fenêtre. Il pleuvait toujours, et le vent commençait à s’en mêler.

« Qu’est-ce que tu veux ?

– Il pleut, et je n’ai pas d’abri.

– Qu’est-ce que tu veux que j’y fasse ?

– Laisse-moi entrer. Quand le beau temps sera revenu, je partirai.

– J’ai dit que je ne voulais plus te voir. Va donc chez la barbouilleuse !

– Celle-là ! Cette traîtresse, cette pendarde fieffée, cette carogne ! Alors là ! Jamais ! Plutôt gagner la pneumonie !

– Alors, reste trempé. »

Elle ferma la fenêtre et disparut. Lyre reprit son chemin sous la pluie. Il pénétra dans une forêt. Les éléments redoublaient de violence : vent, grêle, tonnerre et foudre. Son bois gorgé d’eau, gondolé, fissuré, la guitare était fichue. Son propriétaire dut se résoudre à la jeter au ravin.

« Que vais-je devenir, à présent ? Plus de filles et plus de musique. »

La foudre fit exploser un grand chêne, tout près de lui. Aveuglé, assourdi, terrorisé, il s’écroula au bord du brasier.

Les glands mêlés aux grêlons, gros comme des cerises, martelaient son dos inerte.

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Ulrich avait réuni dans la plaine une petite armée de partisans à laquelle s’était jointe celle, plus réduite encore du duc de Gloucester. Il pleuvait sur le camp. On m’avait pourtant dit qu’il ne pleuvait jamais en Angleterre. Sous la tente de commandement, le roi de Séquanie préparait la bataille, assisté de ses généraux et de la reine Cordélie qui s’était fait forger une armure sur mesure.

Cordélie n’avait pas vraiment envie de se battre. Elle préfère le pinceau à l’épée et la palette au bouclier, mais dans cette lutte inégale, elle avait choisi de mourir avec l’homme qu’elle aime. Devait-elle se faire pourfendre par l’une de ses sœurs, cruelles et abhorrées de la population, sa mort aurait fait d’elle une martyre glorieuse. Ulrich se préparait au combat pour reconquérir ses terres et Cordélie pour reconquérir l’amour de son père.

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Son père, justement, toujours évanoui au pied du chêne carbonisé, se laissa caresser par un rayon de soleil. Il émergea de sa torpeur, se redressa, avisa le cadavre du géant de bois.

« Tu es meilleur buveur que moi, mon ami. Moi, je suis souvent gris, mais toi, tu es complètement noir. »

Il s’éloigna. La tempête avait fait place à un agréable ensoleillement. Un mendiant vint à sa rencontre.

« Qui es-tu ? demanda Lyre. Serais-tu le démon Flibbertigibbet ?

– Un démon ? Quelle étrange idée ? Je suis un homme et mon nom ne t’importe pas. Je te renvoie la question : qui es-tu ?

– Un pauvre hère persécuté par les démons. Ils envoient contre moi la foudre et la grêle. Ils ne me laissent pas en repos. »

– N’es-tu pas entré dans cette forêt avec une guitare ?

– Ma guitare, ma pauvre guitare ! C’est Flibbertigibbet qui l’a détruite en jetant contre elle la pluie et la grêle. En détruisant ma guitare, il a détruit ma vie. La musique, c’est ma vie. Pauvre de moi !

– Si tu es bien l’homme à la guitare, c’est bien toi que je cherche. Suis-moi. Sortons de cette forêt où tu es perdu.

– Où m’emmènes-tu ?

– Chez Cordélie.

– Qui c’est celle-là ? Tu connais une fille qui s’appelle Cordélie ?

– Vraiment ? Tu as tout oublié ? Cordélie ? Régane ? Goneril ?

– Quels noms ridicules !

– Et le roi Lyre ? Sais-tu qui est le roi Lyre ?

– Non, ça ne me dit rien, ce nom-là.

– Le roi Lyre, c’est un drôle de coco, gentil, mais un peu fou. Figure-toi que ce drôle de roi a partagé son royaume entre ses deux filles, qui oppriment le peuple et qui plantent les gibets comme des thuyas. Pire, dans son aveuglement et sa folie, il a banni sa troisième fille, l’aimable Cordélie, qui était la seule capable de conduire le pays dans la justice et le repos, tout cela parce qu’elle ne sait pas jouer du clavecin. En ce qui concerne sa folie, j’ai l’impression que ça ne s’est pas arrangé.

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Sentant la guerre inévitable, les deux reines avaient fini par écouter les sages conseils du pacifiste duc d’Albany : aller négocier au camp du prétendu roi de Séquanie.

« Ce n’est pas la paix que je veux, dit Goneril à sa sœur, c’est la guerre. Hâtons-nous d’aller rendre visite à cette pintade de Cordélie, après quoi mon nigaud de mari nous fichera la paix avec cette histoire. »

Ulrich et Cordélie se résignèrent, sans illusion, à recevoir, avec la pompe qu’il se doit quand des rois se rencontrent, Régane et Goneril, assorties de leurs ducs.

« Elles me font peur, disait Cordélie en se blottissant dans les bras d’Ulrich. Tu sais comme elles sont cruelles et comme elles me haïssent. Si nous sommes vaincus, elles n’auront aucune pitié. »

Mais la jeune princesse ne voulait pas montrer sa peur, elle parut au bras de son mari, la tête haute, fière dans son armure légère, l’épée au côté, elle défiait ses sœurs de son regard.

« Il n’y a rien à négocier, dit Régane, le duc de Cornouailles est votre suzerain, à tous les deux. Ou bien vous lui prêtez allégeance et nous ferons preuve de clémence, ou bien vous persévérez dans votre rébellion, et nous massacrerons votre armée de paysans. Et quant à toi, petite garce, je te crèverai tes jolis yeux.

– Crève-lui un seul œil, répondit Goneril en ricanant, et laisse-moi l’autre. J’ai le droit de m’amuser aussi, après tout.

– Si vous effleurez Cordélie du bout des doigts, riposta Ulrich, vous connaîtrez la colère d’un vrai roi.

– Allez, viens, ma chérie, assez perdu de temps avec ce bûcheron. Il fera moins le fier quand je mettrai mon pied sur sa nuque.

– Crois-tu qu’il va sourire quand je planterai ma dague dans son foie. »

C’est sur ces paroles courtoises et conviviales que les deux camps se séparèrent.

Les deux sœurs se retrouvèrent en colère.

« Non, mais regarde-moi cette pimpesouée dans sa petite armure, elle se prend pour Christine d’Épinoy ! mais je vais te la déchiqueter dans sa boîte à sardines.

– Cette petite poularde avec un si bel homme ! Avoue que c’est tout de même un beau gâchis.

– Ah bon ? Il te plaît, à toi aussi ?

– Je suis tombée en pâmoison dès que je l’ai vu. Quel plaisir ce serait de l’arracher aux bras de cette petite chipie !

– Tu l’aimes donc ?

– À la mort !

– À la mort ? Tu serais donc prête à mourir pour lui ?

– Je suis prête à tuer pour lui.

– Tuer pour lui ! Quelle vengeance amusante ce serait ! Je découpe la petite garce sous ses yeux, je l’écorche, je la désosse, je fais du boudin avec son sang et du saindoux avec sa graisse. Et quand elle sera trop morte pour souffrir, je le force à m’épouser, que je lui plaise ou non. Quand on est vaincu, on n’a pas le choix.

– Comment ça ? Tu le forces à t’épouser ? Mais c’est moi qu’il épousera, grosse mémère, que ça te plaise ou non !

– Non, moi !

– Non, c’est moi ! »

Et les voilà qui se disputent, et le ton monte ! Après les insultes, voici les premiers gnons. Elles se crêpent le chignon, à présent ! Elles se tirent les cheveux, elles se décoiffent, elles se déchirent le jupon, elles se griffent, elles se mordent, elles se refont le maquillage. Sûr que si Ulrich les avait vues toutes les deux, aussi amochées l’une que l’autre, il ne se serait laissé séduire ni par l’une, ni par l’autre.

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Le roi Lyre et son étrange compagnon avaient quitté la forêt. Durant cette interminable marche, son guide ne se lassait pas de lui parler de Cordélie, de sa beauté, de sa gentillesse et de sa disgrâce.

« Ce roi Lyre, dit le vieillard, ne connaît pas son bonheur d’avoir une telle fille. Fallait-il qu’il soit stupide au dernier degré pour l’avoir bannie, fallait-il qu’elle soit bonne pour l’aimer encore. »

Le vieux roi traînait la jambe.

« C’est encore loin ? Où allons-nous, exactement ?

– Rencontrer celle qui te rendra ta mémoire et ta raison.

– Est-ce une sorcière ? Est-ce une guérisseuse ?

– Bien mieux que cela. »

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« Le duc d’Albany et le duc de Cornouailles ont rassemblé toute l’armée d’Angleterre contre nous, dit Cordélie. Malheureusement, Régane à raison, nous ne sommes qu’une poignée de paysans, mal armés, mal formés pour la guerre. Si nous ne nous rendons pas, ils nous tueront.

– Eh bien ! Je mourrai pour la Séquanie et toi pour l’Angleterre. »

Cordélie admirait le courage de son époux. Finalement, la cause pour laquelle ils combattaient l’emportait sur la peur, tous deux se sentaient prêts. Alors qu’ils s’exhortaient l’un l’autre et peaufinaient les derniers préparatifs du combat, un lieutenant pénétra sous la tente.

« Messires, deux hommes se sont introduits dans le camp : deux vrais gueux, ils ont l’air épuisés et affamés. Ils insistent pour parler à la princesse.

– Mais de quel droit ! s’exclama Ulrich. La victoire ou la défaite se joue en ce moment à cette table. Nous n’avons pas le temps de nous amuser. Qu’on leur donne une miche de pain et qu’on les renvoie.

– Messires, le plus vieux de ces deux hommes paraît complètement égaré, mais le plus jeune a toute sa raison, et il prétend détenir des informations vitales.

– Mon ami, ne jette pas ces gens dehors avant de les avoirs entendus. Offre-leur au moins l’hospitalité.

– Soit, faites-les entrer. Mais n’oubliez pas de leur préciser que s’ils sont venus nous déranger pour des sottises, ils tâteront du fouet. »

Les deux personnages sont amenés, ou plutôt traînés, aux pieds d’Ulrich et de son épouse, car leur épuisement est tel qu’ils sont devenus incapables de marcher. Le visage du vieillard ravagé par la fatigue, la crasse et la folie, ressemble plus à celui d’une bête qu’à celui d’un homme. Cordélie met sa main devant sa bouche.

« Mon père ! C’est vous ! C’est bien vous ! »

Le roi Lyre leva les yeux vers le front radieux de la jeune femme.

« Qui êtes-vous, madame ? J’ai l’impression d’avoir déjà vu votre visage, il y a bien longtemps, mais sur ce visage, je ne puis mettre un nom.

– Père, vous ne me reconnaissez pas ? Je suis votre fille, Cordélie. Souvenez-vous ! Cordélie.

– Cordélie ? Êtes-vous donc cette fameuse Cordélie dont mon compagnon n’arrête pas de me parler ? Vous seriez cette infortunée princesse que son imbécile de père a chassée parce qu’elle ne savait pas chanter.

– Je suis Cordélie, vous êtes le roi Lyre. Je ne savais pas si vous étiez encore en vie. J’aurais été si malheureuse si vous aviez quitté ce monde sans que j’aie pu une dernière fois vous embrasser.

– C’est donc moi qui suis cet imbécile de roi ! Quel insensé j’ai été ! »

Puis il dit, après une longue réflexion.

« Je suis donc ton prisonnier. Que vas-tu faire de moi ? Finirais-je mes jours dans un cachot ? Vas-tu livrer ma tête au bourreau ? Car c’est le sort que je mérite. »

Cordélie pleurait. Contrairement à la parabole de l’Évangile, c’est la fille qui court embrasser le père prodigue. La princesse se jeta à genoux pour le serrer dans ses bras. Ils restèrent ainsi de longues minutes, leurs corps blottis l’un contre l’autre. Chacun se taisait.

Au terme de cette émotion, les voyageurs furent conviés à se restaurer. Pendant que les canons grondaient déjà au loin, le roi Lyre et son guide reprenaient des forces. Celui-ci dit, au bout de quelques jours :

« Je dois partir, et je laisse le roi entre vos mains. J’ai contribué à vos retrouvailles et à votre réconciliation, une nouvelle mission, tout aussi importante, me réclame loin d’ici. »

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« Tuez autant d’ennemis que vous pourrez, mais ces deux-là, je les veux vivants. »

Tel est l’ordre donné par Goneril à ses troupes. La sanglante bataille est engagée. L’armée d’Ulrich succombe. Le roi de Séquanie et sa vaillante épouse sont faits prisonniers et livrés liés sous la tente des vainqueurs. Le roi Lyre est emprisonné dans une cage de fer. Régane pose triomphalement son pied sur la nuque d’Ulrich. Goneril ordonne que Cordélie soit enchaînée à la colonne de bois qui supporte l’édifice de toile. Ulrich, incapable de résister, se voit libérer de ses liens. Les deux sœurs, à tour de rôle, se placent devant Cordélie et lui assènent des gifles. Quand ce jeu a fini de les amuser, Goneril l’empoigne par les oreilles :

« Tu vas mourir, petite musaraigne, mais il faut que tu saches que j’aime Ulrich et que j’en fais mon homme à l’instant même. Ce soir, je te forcerai à assister à notre nuit de noces, et le matin, à l’aube, j’ouvrirai ton ventre et je disperserai tes tripes à travers la campagne.

– Ça ne fait pas partie de mon plan, objecte Régane, je tue cette petite grenouille, ensuite, j’épouse Ulrich, avec ou sans son consentement.

– Ulrich est à moi.

– Non, à moi.

– As-tu bien vu ce poing ?

– As-tu bien vu ces ongles ? »

Régane, en effet, présentait à sa sœur des mains crispées aux ongles redoutables, prête à lui déchirer les joues. Goneril la frappa d’un puissant revers. La victime tomba lourdement.

« Tu n’es pas de taille à m’affronter. Debout ! »

Régane était devenue blanche comme un spectre.

« Je… je ne peux pas… je suis malade… bien malade. »

Goneril éclata de rire.

« Si tu étais encore en bonne santé, je ne ferais plus jamais confiance au poison.

– Qu’as-tu fait ?

– Pauvre gourde ! Tu ne me connais donc pas encore ? Tu devrais savoir que je ne tolère aucune rivale, fût-elle ma propre sœur. Dès que j’ai su que nous aimions le même homme, j’ai décidé de t’éliminer. »

Régane se tenait le ventre et se tordait de douleur.

« Regarde comme elle souffre ! s’écrie Cordélie. Hélas ! que pourrions-nous faire ? Il n’y a donc aucun remède ?

– Je m’étonne, répond Ulrich, que tu t’apitoies sur le sort de cette vermine.

– Vermine ou pas, c’est ma sœur, elle est sortie comme moi du ventre de ma mère, nous sommes un même corps, une même vie, une même âme, un même cœur. »

Ulrich tira de sa sacoche une fiole qu’elle approcha de la bouche de la jeune agonisante. Goneril et Cordélie observaient la scène sans un souffle.

« Il existe des champignons pour tuer, il en est d’autres pour guérir, dit enfin Ulrich, j’ai vécu assez longtemps dans la forêt pour le savoir. »

Le visage de Régane retrouvait sa fraîcheur, ses yeux retrouvaient leur éclat. Elle put se redresser sur ses genoux et s’approcha de la prisonnière.

« J’ai fait la guerre contre toi, j’ai voulu te tuer, et tu viens de me sauver la vie. Quelle étrange sœur et quelle étrange reine es-tu donc ?

– N’essaie pas de sonder le fond de mon cœur.

– Cordélie, je te demande pardon, considère-moi comme le corps de ton corps, l’âme de ton âme, à présent, je t’appartiens.

– Tu as bien tort d’avoir rejoint le camp des vaincus, interrompit Goneril. Vous mourrez toutes les deux, je me débarrasserai de ce vieux roi Lyre qui n’est plus bon à rien. Ulrich sera à moi, rien qu’à moi. Je serai reine d’Angleterre et de Séquanie, je serais puissante, je déclarerai la guerre à toutes les nations. Je serai l’impératrice du monde ! »

Une clameur interrompit cette péroraison passionnée.

« Qu’est-ce que c’est ? demande Goneril.

– Un bruit de bataille, répond Régane.

– La bataille est finie. C’est moi qui l’ai gagnée.

– La preuve que non, » riposte Cordélie qui, malgré l’inconfort de sa situation, arbore un sourire ironique.

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Oubliant sa vengeance, Goneril empoigne son épée et se précipite dehors. Le duc de Cornouailles, plutôt chien que mari, lui emboîte le pas.

C’est le désastre. Les soldats de Goneril tombent sous les flèches, ceux de Régane, fidèle à leur maîtresse, ont changé de camp, les traits enflammés incendient le campement. L’ennemi contraint le duc et sa duchesse à entrer dans la tente de commandement.

Un homme en armure, le visage dissimulé sous son heaume, accompagné de soldats entre à son tour.

« Libérez les prisonniers, ordonna-t-il, et saisissez ces deux-là. Dépouillez-les de leur armure. Ils sont à la disposition de la princesse Cordélie, la fille de Lyre qui n’a jamais cessé d’être notre roi. »

L’homme de guerre releva sa visière.

« N’es-tu pas celui qui a conduit mon père jusqu’ici ?

– Si fait.

– Je te reconnais, s’écrie le roi, tu es le duc de Kent. Pardonne-moi. Il va de soi que l’arrêt de bannissement contre toi est révoqué à partir d’aujourd’hui. »

Voici donc les vainqueurs vaincus et les vaincus victorieux.

« Liez-la à ce poteau, ordonna Cordélie, et chassez son chien à coup de pied. »

L’ordre est exécuté, voilà Goneril qui commence à pleurer.

« Maintenant, sortez tous ! Nous avons un compte à régler. C’est une affaire entre elle et moi. »

Tout le monde obéit à la princesse, y compris le roi. Seul Ulrich est resté à ses côtés.

« Qu’est-ce que tu fais encore ici, toi ? J’ai dit : tout le monde dehors.

– Tu me fais peur, mon amour, ton regard me fait peur, ta colère me fait peur. La vengeance n’est pas une vertu. Voilà ma colombe en un instant métamorphosée en harpie.

– Laisse-moi. »

Restée seule avec sa proie, Cordélie dégaine sa dague, elle fait plusieurs fois le tour de la prisonnière. De la lame acérée, elle caresse la gorge de sa victime sans la blesser, elle promène la lame sur tout son corps, ventre et dos, bras et jambes. Elle la pointe à présent devant les yeux de Goneril, l’œil droit, l’œil gauche. Crèvera ? Crèvera pas ? Lequel en premier ?

Ulrich, à quelques pas de la tente, se ronge d’angoisse. Il se prépare à entendre un cri de souffrance déchirer l’air, mais le silence est encore plus effrayant.

« Elle prend tout son temps avant de commencer à la torturer, pense Ulrich. Si j’avais su qu’elle était si cruelle, je ne l’aurais jamais épousée. Serai-je encore capable de l’aimer ? »

En effet, Cordélie ne ménageait pas son plaisir à torturer l’âme de sa sœur sans toucher à sa peau.

« Quand j’étais à ta place, attachée à ce pilier, j’ai su dissimuler ma peur et garder le front haut, tandis que toi, ma grande sœur, tu ne sauras jamais mourir comme une reine. Si tu pouvais voir comme la terreur te rend laide ! »

Goneril, incapable de contrôler son tremblement, claquant des dents, abandonnée par ses jambes, pendait suspendue à ses liens, le visage verdâtre, les yeux exorbités, le corps et le pourpoint trempés de sueur.

Cordélie empoigne la chevelure de sa victime, rendue collante par la transpiration, pour la forcer à la regarder en face. Elle place la pointe du poignard sous son menton.

« Et en plus, tu as voulu me souffler Ulrich ! ça aussi je l’ajoute sur ton ardoise.

– Non ! Pitié ! je regrette…

Il est trop tard pour regretter. »

Cordélie épongea de sa manche le front de Goneril et y déposa un baiser.

« Voilà ta punition. »

Elle trancha les liens de sa victime qui s’affala sans force, et remit la dague dans son fourreau.

« Qu’est-ce que tu m’as fait ? Je ne comprends pas.

– Les lèvres de celle que tu hais viennent d’imprimer une marque rouge sur ton front. Voilà ma vengeance, voilà ton châtiment. Rassure-toi, ce n’est pas indélébile.

– Cela veut dire…

– Cela veut dire que je t’épargne alors que je te tiens à ma merci. Cela veut dire que je te pardonne, ainsi que j’ai pardonné à ta sœur. Cela veut dire aussi que nous pourrions, toutes les trois avec notre père, reprendre la navigation de notre vie avant que la folie des uns et des autres l’ait menée au naufrage. Réfléchis bien à tout ça. Maintenant, va vite prendre un bain et changer de vêtements, car tu pues. »

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La paix enfin revenue, on se prépare à démonter le camp. Le roi Lyre, Cordélie et Régane, accompagnées de leurs époux, sont réunis.

« Voici ce que nous avons décidé, dit Cordélie : notre père reprend possession de son château, de son trône et de sa couronne. Tant qu’il demeure en vie, il n’y aura pas d’autre roi que lui. Et si la politique est devenue trop difficile à cause de son âge, nous demeurerons à ses côtés pour le seconder.

– Ma petite Cordélie, la dernière, mais non la moindre, dit le roi, les yeux baignés de larmes. Fallait-il que tu m’aimes ! Pourquoi t’ai-je tant fait souffrir ? »

Puis, après un silence :

« Dis-moi, Cordélie, as-tu conservé cette fameuse toile que tu avais peinte ce fameux jour ?

– Bien sûr, j’étais convaincue que tu finirais par saisir toute la valeur de ce cadeau. Où que j’aille, je l’emmène avec moi. »

Après quelques minutes, le tableau était entre les mains du roi.

« C’est magnifique ! Ces couleurs, ce relief ! C’est une véritable symphonie que tu as jouée avec tes pinceaux ! Évidemment, c’est un peu moderne, mais je m’y habituerai. »

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Goneril avait craché dans la main que sa sœur lui avait tendue. Sitôt remise de ses émotions, elle s’enfuit loin de la société. Seul un vieux bûcheron l’aurait aperçue, errant dans la forêt, à moitié nue, le corps couvert de crasse, les cheveux embroussaillés, l’air hagard, vociférant :

« Va-t’en ! Va-t’en ! Arrête de me suivre comme ça ! Que t’ai-je fait pour que tu me harcelles ? Tu ne m’auras pas ! Je suis trop belle pour toi. Ne mets pas tes sales mains sur moi, Flibbertigibbet ! »

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