La Moche au Bois Dormant

Comme chaque matin, Yannick Le Kervédec, entouré de ses amis marins, trinquait à la marine et à la santé du roi quand soudain, dans la rue, retentit le tambour.

« Avis à la population :

L’infâme sorcière Karobass a lancé une malédiction sur notre bien aimée princesse Aurélie, fille unique du roi, qui venait juste d’avoir dix-huit ans. Celle-ci demeure endormie à la chapelle royale, en pleine forêt de Brocéliande, jusqu’à ce que le Prince charmant, par un baiser, la délivre de son sommeil. Celui qui réveillera notre bien aimée princesse, qu’il soit seigneur ou manant, recevra sa main et héritera de la couronne. »

Or, nul n’ignorait qu’il ne restait au roi que peu de jours à vivre et l’on disait que la beauté de la princesse Aurélie défiait toute imagination.

Yannick se lève en ressort, culbute sa chaise et saute à pieds joints sur son cheval.

« Et qui va payer ton chouchen ? lui crie l’aubergiste.

– Je t’en offrirai un tonneau quand je serai roi. »

Yannick galope, galope et galope encore. Il voyage loin sans ménager sa monture. Une terrible angoisse lui comprime le cœur : et si quelque bélître l’avait devancé pour lui ravir la belle et la couronne ?

Il force encore son palefroi et parvient enfin à la chapelle, le cavalier aussi épuisé que le cheval. Sur son lit à colonnes, la princesse est toujours étendue, attendant son libérateur.

Rassuré, Yannick s’approche, il se penche sur la princesse et soulève le voile qui masque son visage.

« Ma Doué ! »

Notre marin saute sur son cheval, aussi rapide au retour qu’il l’était à l’aller, et revient à son point de chute initial.

« Tiens ! lance un de ses camardes, voilà notre nouveau roi !

– Alors, tu l’as embrassée, la princesse ?

– Non.

– Non ? Mais pourquoi ?

– C’était au-dessus de mes forces. L’annonce n’avait pas précisé que la princesse était si laide. Elle est laide, mais d’un laide ! Jamais vu une mocheté pareille ! Même une lotte en aurait eu peur, alors, moi aussi, j’en ai eu peur et je me suis enfui.

– C’est de la publicité mensongère !

– Et tu ne m’as toujours pas payé ton chouchen, dit l’aubergiste.

– Ressers-m’en un autre. Il me faut bien ça pour me remettre de mes émotions. »

›

Le roi est à l’article de la mort et, dans le royaume, les candidats princes charmants ne font pas la queue au guichet.

L’ambitieux comte Ladsus aimait la petite marquise Julie de Vertdegris qui ne le payait pas de retour, mais il se consolait de son dépit amoureux en rêvant de richesse et de pouvoir. Il raisonnait en lui-même :

La princesse Aurélie n’est peut-être pas aussi laide qu’on le dit. Il faut toujours qu’il y en ait qui exagèrent ! Et puis, on doit pouvoir s’y habituer. La couronne mérite bien quelques petits sacrifices. D’ailleurs, qu’est-ce qui m’empêchera, quand je serai roi, de pousser Aurélie dans une oubliette et d’épouser la belle marquise ? Qu’elle m’aime ou non, ça m’est bien égal, tant que je tiens le pouvoir.

Et le voilà parti sur son blanc destrier. N’ayant plus à craindre d’être devancé par un quelconque rival, il prend son temps, s’octroyant même quelques étapes gastronomiques.

Il finit par arriver en forêt de Brocéliande. Il entre dans la chapelle. Il hésite. Il se penche sur la princesse. Il lève le voile. Il le remet en place. Il le lève à nouveau.

« Faut-il vraiment en passer par là ? »

Va-t-il se décider ?

« Bon ! et bien ! puisqu’il faut y aller, allons-y ! »

Un chaste baiser du bout des lèvres.

« Ben alors ? »

Aurélie dort toujours. Il renouvelle l’opération, il essaie d’y mettre un peu plus de conviction. Il piaute, piaute et repiaute.

Aucun résultat. Il commence à la secouer.

« Vas-tu te réveiller, oui ou non ? »

Il lui balance un seau d’eau à la figure. Aucun effet.

Le comte, fulminant, rentre à la cour raconter sa mésaventure :

« Je me suis fait avoir, c’est de la publicité mensongère !

– C’est parce que tu ne l’as pas embrassée avec assez d’amour, persifla Julie.

– Oh ! Toi, ça va ! On ne t’a pas sonnée. »

›

Le roi est décédé.

C’est la pagaille dans le royaume. Quand il n’y a plus de roi, chacun fait ce qu’il lui plaît, et personne pour se décider à réveiller la princesse !

Robin est un paysan disgracieux, un nain borgne, chauve et bossu. Il s’est résigné à l’idée qu’il n’avait aucune chance d’épouser un jour une jolie femme. S’il ne veut pas rester vieux garçon, il ne lui reste que cette solution.

Il monte son âne, car il n’a pas les moyens de s’acheter un cheval, et se rend au chevet de la princesse.

« Elle n’est pas si laide que cela, finalement. Je m’attendais à pire. »

Il sentit battre son cœur. Il ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Il venait de tomber amoureux d’une jeune fille trop laide pour espérer être aimée un jour.

Il la serra dans ses bras et imprima sur ses lèvres tout l’amour qu’un pauvre homme pouvait donner.

Aurélie se réveilla. Aussitôt, un rayon de soleil, à travers un vitrail, éclaira son visage. Robin recula de surprise.

Aurélie était devenue belle. Elle fixa son compagnon d’un profond regard de saphir.

« Comment t’appelles-tu ?

– Robin.

– Robin. Je n’ai jamais osé rêver d’un prince comme toi. Tu es si beau !

– Tu dis cela pour me faire plaisir. Ne crains pas de me vexer. Je sais très bien comme je suis bâti.

– Quelle opinion tu as de toi-même ! »

En effet, Robin était devenu un beau prince. Il prit sa cavalière par la main et la conduisit au-dehors. Un magnifique cheval de course les attendait à la place du vieil âne.

Ils chevauchèrent tous deux vers le palais royal. Robin devint roi, Aurélie devint reine et, comme il se doit dans ce genre d’histoire, ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants.