Le Nom du Graal Perdu — Perceval —

Chrétien de Troyes entreprend maintenant l’histoire de Perceval, à la demande du conte Philippe de Flandre qui possède un très vieux manuscrit dont il voudrait que fût écrit un roman moderne.

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Perceval est un paysan gallois élevé par sa mère qui est veuve. Inutile d’essayer de lui parler d’autre chose que de poules et de canards, sinon la discussion part en vrille. Il n’a pas inventé le fil à couper le beurre. Il ne sait même pas qu’il s’appelle Perceval, tellement il est peu futé.

Un jour qu’il chevauchait dans la Forêt Déserte, il entendit des galopades de chevaux mêlées à des bruits de casseroles.

« Ce sont sûrement des démons. Planquons-nous ! Maman dit que les démons sont de hideuses créatures. »

De sa cachette, il voit arriver cinq chevaliers en armure.

« Comme ils sont beaux ! Maman dit que les anges sont très beaux, et que le Bon Dieu est encore plus beau. »

 

Alors il s’enhardit et dit à celui qui a la plus belle armure :

« Vous êtes le Bon Dieu ?

– Pas vraiment, non… Est-ce que par hasard… ?

– Qu’est-ce que c’est, ce long bâton pointu ?

– C’est une lance. Est-ce que vous auriez vu… ?

– Ça sert à quoi ?

– À transpercer l’ennemi. Auriez-vous vu passer… ?

– Et ce grand machin plat ?

– C’est mon bouclier. Vous n’auriez pas vu… ?

– À quoi ça sert ?

– À parer les coups de l’ennemi. Auriez-vous vu passer cinq chevaliers… ?

– Et ça ?

– Ça, c’est le haubert. C’est fait pour vous éviter de vous faire couper en deux dès le premier coup d’épée.

– Et vous êtes nés avec ou est-ce que ça s’enlève.

– Vous commencez à me fatiguer, mon ami. C’est notre armure. Nous sommes des chevaliers. À ce propos : n’avez-vous pas vu passer cinq chevaliers avec trois jeunes filles ?

– Et comment devient-on chevalier ?

– C’est le roi Arthur qui nous a adoubés. Il nous a faits chevaliers.

– C’est donc le roi Arthur qui fait les chevaliers. Et où peut-on le trouver, ce fameux roi Arthur ?

– À Carduel. »

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Le jeune Perceval rentre à la maison.

« Maman. C’est décidé. Je m’en vais voir le roi Arthur. Je veux devenir chevalier.

– Mais qu’est-ce que je vais devenir, moi, sans mon petit garçon ? »

Mais ni les larmes, ni les supplications, ne détourneront le jeune homme de sa vocation, et sa mère, faute de pouvoir le convaincre de rester, ne peut que lui prodiguer quelques conseils :

« Avec les filles, ce n’est pas compliqué. Salue-la respectueusement. Si elle t’invite à manger, tu acceptes, si elle te donne son anneau, tu le prends, si elle t’embrasse, tu te laisses faire. Et puis va à l’église de temps en temps. C’est la maison de Dieu, c’est la plus belle des maisons. »

Fort de ces recommandations, le jeune Perceval enfourche son percheron et quitte la ferme familiale. Il voit sa mère tomber à terre, terrassée par la douleur. Évanouie ou morte, il n’en a cure : son destin l’attend.

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Notre ami entre dans une forêt, il y découvre une tente très richement décorée.

« Quelle belle demeure ! C’est sans doute ça, une église. Je vais entrer voir le Bon Dieu et lui demander un petit morceau, car j’ai la dalle. »

Cette tente renferme un joyau à la hauteur de son écrin : un lit de soie sur lequel dort une très jolie fille. Perceval y entre à cheval et la réveille. Le plus bourrin des deux n’est pas celui qu’on pense.

« Qu’est-ce que vous faites là, vous ? Barrez-vous ! Je ne vous ai pas invité. Si mon fiancé vous trouve ici, ça pourrait barder pour votre matricule.

– Jolie demoiselle, je vous salue respectueusement, comme maman m’a appris à le faire. »

Et ces belles choses étant dites, il saute sur le lit et se jette sur la fille.

« Mais vous êtes complètement givré ! Qu’est-ce que c’est que ces manières ?

– Ma maman m’a dit que c’est comme ça qu’il faut s’y prendre. »

Et le voilà qui te l’embrasse ! Il la piaute et la repiaute. Et gnou, et gnou, et gnou !

« Vous en avez un bel anneau ! C’est vraiment gentil de me l’offrir. Je le garderai toujours avec moi, en souvenir de vous. »

La jeune fille se met à pleurer.

« Quand mon fiancé va rentrer, il va vous mettre une dégelée que vous ne serez pas prêt d’oublier.

– C’est que ça m’a creusé, moi, ces émotions. Il n’y a rien à manger ici ? »

Ah ! mais si ! Il vient de trouver un tonnelet de vin et trois pâtés de chevreuil. Il se met à table.

« Il est excellent, ce pâté. Vous êtes sûre que vous n’en voulez pas ?

– Quand mon fiancé va rentrer, il va vous exploser la tête.

– Bon, c’est pas tout, mais il va falloir que j’y aille. J’ai rencart avec le roi Arthur. J’en garde un pour la route. Au revoir et merci. Votre vin est délicieux, vos lèvres aussi, d’ailleurs. »

L’Orgueilleux de la Lande, c’est le nom du petit ami de la jeune fille, rentre enfin de la chasse et trouve sa copine en larmes.

« Ben qu’est-ce qui t’arrive ?

– Un paysan gallois d’une grossièreté sans pareille est entré ici. Il a bu votre vin et mangé les pâtés.

– Il n’y a pas de quoi en faire un plat. Il reste du saucisson.

– C’est qu’il m’a pris aussi la bague de fiançailles que vous m’avez donnée.

– Alors là ! Je vais m’occuper de lui. Ça va être sa fête.

– Il y a plus grave. Il m’a forcé à l’embrasser.

– Hein ? Quoi ? Comment ? Et toi, tu t’es laissée faire ?

– Je ne me suis pas laissée faire. Il m’a embrassée de force.

– Et tu as aimé ça, petite gourgandine ! Mais tu vas me le payer ! À partir de maintenant, fini les robes de chez Dior ! Je te laisse juste assez de vêtements pour ne pas être toute nue. Tu n’auras rien d’autre. Et ton cheval n’aura plus un grain d’avoine, et ceci jusqu’à ce que j’aie réglé son compte à cet hurluberlu. »

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Notre jeune héros chevauche à travers la campagne, et comme à cette époque il n’y a pas de GPS, il est bien obligé de demander son chemin aux gens du coin.

« Le château du roi Arthur ? C’est tout près d’ici, au bord de la mer, mais je vous préviens que son humeur est en mode yoyo. »

Arrivé au château, il voit sortir un chevalier revêtu d’une armure vermeille et portant une coupe d’or.

« Quelles belles armes ! se dit-il, je vais demander au roi de me les donner quand il m’aura fait chevalier. »

Perceval entre à cheval dans le château royal, jusque dans une grande salle où tout le monde rigole, sauf un seul homme, taciturne et mélancolique.

« Qui c’est le roi Arthur ?

– Celui qui est assis au milieu et qui fait la gueule.

– Bonjour, monsieur le roi, c’est vous qui faites les chevaliers ?

– …

– Est-ce que vous êtes bien le roi Arthur, celui qui fait les chevaliers ?

– …

– Vous pourriez répondre quand on vous parle ! »

Perceval en a marre et décide de s’en aller, sans le faire exprès, le cheval en faisant son demi-tour fait voler d’un coup de queue le chapeau du roi Arthur, tirant celui-ci de sa torpeur.

« Excusez-moi de ne pas vous avoir écouté, mais je suis très contrarié, car le chevalier Vermeil ne fait rien qu’à m’embêter, et en plus, il m’a chipé ma coupe d’or. Sans compter que je n’avais pas fini de boire et qu’il a renversé du vin sur Guenièvre. Sa robe est fichue, maintenant, et elle n’est pas jouasse.

– Bon, ce n’est pas tout, mais j’ai fait je ne sais combien de lieues pour être chevalier, alors faites-moi chevalier, et qu’on en finisse. Je veux être chevalier Vermeil, comme l’autre qui sortait de chez vous. Donnez-moi son armure et sa coupe, et qu’on n’en parle plus. »

Avouez qu’Arthur n’est pas un roi qui se prend la grosse tête sous sa couronne. Par contre, Keu, son sénéchal, commence à s’énerver :

« En voilà des manières, à la fin ! Allez les chercher vous-même, l’armure et la coupe, puisque vous êtes si malin !

– Oh ! merci, c’est vraiment sympa ! »

Alors que Perceval s’apprête à courir à la rencontre du chevalier Vermeil, Keu se prend une soufflante par Arthur. À cause de son caractère de cochon, il a éloigné de la cour celui qui allait devenir le meilleur chevalier du royaume. Il y en a une qui trouve ça drôle, c’est une jeune suivante de la reine qui, d’habitude, ne rit jamais. Keu, vexé à mort, lui balance une torgnole à l’étaler par terre, le fou du roi, lui aussi, se prend une beigne dans la foulée. En effet, le bouffon avait déjà prédit que le jour où cette jeune devancière de Buster Keaton rira, c’est qu’elle aura vu le plus grand des chevaliers.

« Et d’ailleurs, lui dit-il, il reviendra pour te casser la figure. »

Mais Perceval demeure indifférent à tout cela, il finit par rattraper le chevalier Vermeil.

« Donne-moi l’armure et la coupe. Elles sont à moi.

– Elles sont à toi ? Et depuis quand ?

– Depuis que le roi Arthur me les a données.

– Il faut aller te faire soigner, mon petit bonhomme ! »

La discussion s’échauffe, le chevalier frappe Perceval d’un coup de lance, celui-ci lui envoie son javelot qui lui crève l’œil et lui transperce le sac à neurones.

Son exploit parvint jusqu’aux oreilles du roi, à qui il a renvoyé la coupe, et Perceval fait la promesse que la jeune fille serait vengée de la taloche qu’elle s’est prise.

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Aidé de son ami Yonet, Perceval revêt l’armure de sa victime et trouve asile chez le sage seigneur Gornement. Celui-ci lui enseigne tout l’art de la chevalerie en formation accélérée. Il lui donne aussi ce précieux conseil : le meilleur moyen de ne jamais dire de carabistouilles, c’est de se taire.

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Perceval reprend la route. Il commence seulement à s’inquiéter pour sa maman qu’il a vue étalée par terre et veut s’assurer qu’elle est encore en vie. Il fait étape dans un bourg.

« Comment s’appelle cet endroit ?

– Beaurepaire ?

– Bigre ! Ça craint carrément ! On aurait dû l’appeler plutôt Mocherepaire ! »

En effet, tout est en friche extra-muros, et intra-muros, ce n’est guère mieux. Les maisons sont délabrées, les toits éventrés, les rues pleines de saletés, les enfants déguenillés. Ça sent la misère.

Ah si ! Il y a quelque chose d’agréable à regarder, à Jolirepaire, c’est la châtelaine, une superbe blonde longiligne à la peau blanche, aux joues rubicondes et aux lèvres écarlates. Elle s’appelle Blanchefleur. Avouez que c’est joli, comme prénom, Blanchefleur. Ça nous change un peu des Vanessa, des Jessica, des Djenifer (à cheval), et de tous les diminutifs ketchup et popcorn piochés dans les Feux de l’Amour.

« Oh la la ! se dit notre héros, c’est-y pas bioutifoul, ça ? Toute réflexion faite, je ne regrette pas d’être venu, finalement. »

On se mit à table. Blanchefleur s’excuse auprès de son hôte pour la frugalité du repas, mais comme tu peux le constater, ici c’est la dèche. Ensuite on passe au lit. La belle Blanchefleur, incapable de s’endormir, va furtivement se glisser sous la couverture de Perceval.

Ah ! mais non ! C’est pas ce que tu crois. Elle a un gros chagrin, en plus de l’insomnie, et elle a besoin de se consoler dans les bras du jeune chevalier, et de lui raconter ses malheurs :

« L’ignoble Messire Clamadeu des Îles a assiégé Beaurepaire et nous a tous réduit à la misère. Je n’ai pas d’autre solution que de me rendre. Il va s’emparer de mes terres et me prendre comme captive. Mais il n’aura pas ma peau, j’ai un joli poignard caché dans ma chaussette et je me le planterai dans le cœur plutôt qu’être à lui.

– Ne pleurez pas, je m’en vais vous arranger ça. J’irai voir ce Clamadeu et on va régler ça entre hommes.

– Ne fais pas l’imbécile, tu ne fais pas le poids. Tu vas te faire zigouiller, c’est tout ce que tu vas gagner.

– Pas d’histoire ! J’y vais, je vous ramène ce malotru pieds et poings liés, et en échange, vous m’accordez votre main. On fait comme ça ? »

Et voilà notre ami reparti, le temps de trouver Clamadeu des Îles et de lui mettre une dégelée.

« Ça ne te servirait à rien de me tuer. Si tu me laisses en vie, je te ferai une bonne publicité : je chanterai partout que tu es le plus grand des chevaliers.

– C’est d’accord : je te fais grâce et je te livre entre les mains de ma copine Blanchefleur.

– Eh ! pas de blague ! Avec toutes les crasses que je lui ai faites, elle va au moins me déchiqueter.

– Alors je t’envoie chez mon pote Gornement de Goort.

– Encore pire ! C’est son cousin, et en plus, je lui ai dézingué son frère.

– Qu’est-ce que je vais faire de toi, alors ?

– Envoie-moi prisonnier chez le roi Arthur. Je lui dirai tellement de bien de toi qu’il voudra t’avoir à sa table ronde.

– Va pour le roi Arthur, et quand tu seras chez lui, tu me feras une commission : tu diras à la fille qui s’est mangé une mornifle par Keu que je reviendrai pour la venger.

– Par Keukeu ? »

Tout rentre dans l’ordre, Clamadeu devient ami avec Perceval et rejoint la cour du roi Arthur. Mocherepaire redevient un endroit charmant qui a retrouvé sa joie de vivre et sa prospérité. Quant à Blanchefleur, elle chiale tout ce qu’elle sait, parce que son amoureux s’en va.

« Ne pleurez pas comme ça, mon gros canard, je m’en vais juste prendre des nouvelles de ma mère et je reviens vous épouser. »

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Perceval a trouvé le moyen de se perdre. Le voilà parvenu au bord d’une rivière infranchissable. Heureusement, il finit par rencontrer deux pêcheurs dans une barque. L’un d’eux l’invite à passer la nuit dans son château.

« Ce n’est pas loin, il suffit de monter en haut de la falaise. »

À force d’escalade, le chevalier parvient au sommet : pas plus de château que de char à voile.

« Allons-bon ! J’ai grimpé tout ça pour des prunes ! Ce pécheur m’a raconté des bobards ! »

À ce moment même apparait une magnifique construction. Il franchit le pont-levis et se fait accueillir par le maître de céans, qui s’excuse de rester assis en raison de son infirmité.

On lui offrit, comme cadeau de bienvenue, une superbe épée. Puis il voit passer un jeune homme qui promène une lance dont la pointe saigne.

« Ça ce n’est pas banal ! se dit Perceval. Qu’est-ce que c’est que ce truc ? »

Il aurait bien aimé poser une question, mais il s’est souvenu des conseils de son précepteur Gornement. Si je l’ouvre, ce sera sûrement pour dire une bêtise.

C’est alors que parut une très belle jeune fille, presque aussi belle que Blanchefleur, qui tenait un Graal. Un Graal ! Le Graal ! Si l’on en croit Alexandre Astier, personne n’a jamais su si le Graal était un vase ou un récipient. Ce Graal-ci est une grande assiette à soupe surmontée d’un couvercle, tout en or et incrustée des plus belles pierres précieuses. Ce serait dommage de le passer dans le lave-vaisselle. En entrant dans la salle, le Graal diffuse une clarté à faire pâlir même le soleil.

« C’est tout de même bizarre, tout ça ! Qu’est-ce que c’est que ce bazar ? »

Notre ami s’abstint de poser la moindre question sur ce qu’il voyait.

On servit ce soir-là un repas royal. À chaque plat, Perceval voyait passer le fameux Graal.

« Bon ! je vais réfléchir à tout ça et demain, je demanderai à quoi ça rime. »

Mais le lendemain, à son réveil, il trouva le château vide ; pas la queue d’un chat ni d’une souris. Alors il prit ses cliques et ses claques, enfourcha son destrier et reprit sa route, tandis que le château s’effaça aussi bizarrement qu’il était apparu.

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Parvenu dans un bois, il y rencontre une jeune fille qui pleure comme une madeleine de Commercy. Elle a d’ailleurs de bonnes raisons de pleurer puisqu’elle serre dans ses bras le cadavre décapité de son fiancé, chevalier malheureux au combat. Celle-ci lui demande d’où il vient. Perceval lui parle de ce château fantôme où il a passé la nuit.

« C’est le château du Roi-Pécheur, dit-elle. Ce roi ne peut plus monter à cheval depuis qu’il a été blessé d’un coup de lance, et il pêche pour se distraire. Et qu’as-tu vu chez le Roi Pêcheur ?

– Des choses difficiles à croire.

– Est-ce que par hasard on ne t’aurait pas montré une lance qui saigne ?

– Oui.

– Et qu’as-tu dit en la voyant ?

– Ben… rien.

– Tu n’as pas posé de question ?

– Ben… non. Pourquoi ? Il fallait ?

– Une lance qui saigne, comme ça, tu trouves cela normal ?

– Ben… oui.

– Tu n’as vraiment pas inventé l’eau chaude. Et qu’as-tu vu d’autre ? Est-ce que tu n’aurais pas vu passer un Graal ?

– Ben… oui.

– Et tu ne t’es pas demandé à quoi il servait, ce Graal ?

– Ben… oui.

– Et tu n’as même pas posé de question ?

– Ben… non.

– Et comment tu t’appelles ?

– Ben… J’en sais rien ! Allez, tiens ! Perceval. Perceval le Gallois. Ça te va comme nom ? »

Le chagrin laisse place à la colère. La jeune fille se lève et le sébastianne du regard (en effet, le fusil n’ayant pas encore été inventé, Saint-Sébastien a été fusillé avec des flèches).

« Perceval l’Andouille ! Perceval l’Abruti ! Perceval le Gros Nul ! C’est comme ça que tu devrais t’appeler.

– Ben… Quoi ? Qu’est-ce que j’ai fait ? Qu’est-ce que j’ai dit ?

– Rien, justement. Tu n’as rien dit ! Si tu avais posé les bonnes questions, nous n’en serions pas là ! Le Roi Pêcheur aurait été guéri. Et c’est par ta faute que ta mère est morte.

– Comment tu sais ça ?

– Parce que je suis ta cousine.

– Ah ouais ?

– Autre chose : chez le Roi Pêcheur, est-ce qu’on ne t’a pas donné une épée ?

– Ben… oui. Une très belle arme.

– Fais attention, cette épée te trahira. Elle se brisera au plus fort du combat.

– Que devrai-je faire quand cela arrivera ?

– Va voir le Forgeron Trébuchet. Il habite au lac de Cotoatre. Lui seul pourra la réparer. »

Après cette édifiante conversation, Perceval proposa à la jeune fille éplorée de l’accompagner jusqu’à ce qu’il ait vengé son ami, mais celle-ci refusa, préférant rester seule avec son mort et avec son chagrin.

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Poursuivant sa route, Perceval, qui sait maintenant comment il s’appelle, rencontre une jeune fille montée sur un pauvre cheval qui ne peut plus arquer, enlaidie par la faim et la souffrance, et dont les haillons cachent à peine la nudité. Il la prend en pitié et lui demande ce qu’il pourrait faire pour l’aider.

« Sauvez-vous vite. Si mon ex vous voit me parler, il va vous tuer. »

Voilà justement le jaloux, l’Orgueilleux de la Lande, qui s’amène et menace de tuer Perceval, mais pas avant de lui avoir expliqué pourquoi il traite son amie de telle manière. La jeune fille s’est rendue coupable de trahison et d’adultère en se laissant embrasser par un inconnu, elle lui a en plus donné sa bague de fiançailles et l’a laissé faire une razzia dans sa cambuse. C’est alors que notre chevalier se rend compte de l’énorme boulette qu’il a commise, un certain jour, sous une tente.

« Attendez ! Ce n’est pas du tout comme ça que ça s’est passé. Elle ne vous a jamais été infidèle. C’est moi qui l’ai embrassée de force et qui ai mangé les pâtés de chevreuil. Ils étaient d’ailleurs excellents.

– Alors tu vas mourir.

– C’est ça ! Compte là-dessus ! Tu crois que je vais me laisser faire. »

Et c’est la baston. L’Orgueilleux, vaincu, demande grâce.

« Je te ferai grâce si tu promets de traiter ta fiancée autrement. Elle n’a rien fait.

– C’est promis. Je vais réparer tout ça. D’ailleurs, je suis toujours amoureux d’elle. »

Voici nos tourtereaux réconciliés. Une fois la jeune fille soignée et bien vêtue, l’Orgueilleux de la Lande et sa compagne iront se mettre à la disposition du roi Arthur, ainsi qu’ils s’y sont engagés. Perceval et son adversaire sont devenus amis. Voilà donc une aventure qui finit bien.

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Le roi Arthur, après ce dernier exploit de Perceval, se promet de l’avoir à tout prix à la table ronde. Il part à sa recherche et met tous les chevaliers sur le coup.

Le chevalier errant erre justement tout près du camp royal. Il parvient au beau milieu d’une clairière enneigée. Il aperçoit dans le ciel un vol d’oies sauvages. L’une d’elles se fait attaquer par un rapace. Elle réussit à lui échapper, mais quelques gouttes de son sang tombent dans la neige, aux pieds de Perceval.

« Ça me rappelle quelque chose, mais quoi ? Ah ! ça y est ! J’y suis ! Ça me fait penser à Blanchefleur qui a la peau si blanche et les pommettes si rouges. »

Et voilà notre amoureux plongé dans une profonde rêverie. Il restera toute la matinée immobile sur son destrier, à contempler ces trois gouttes de sang.

Sagremor le Pasfini, (ce n’est pas son vrai nom, on l’appelle ainsi parce qu’il lui manque une case ou deux) se promène hors du camp et voit le chevalier qu’il croit endormi. Il va en toucher deux mots au roi Arthur.

« Eh bien ! allez me le chercher. »

Sagremor repart à la rencontre Perceval.

« Holà ! Messire ! Le roi demande à vous voir. »

Perceval ne répond pas. Il est en vacances dans une autre galaxie.

« Ce n’est pas une invitation, c’est une convocation. »

No ansouère.

« Or ça ! Maraud ! Si vous ne venez pas de plein gré, je vous mènerai de force. »

Silence radio.

Sargemor charge notre preux héros d’un coup de lance. Réveillé en sursaut alors qu’il rêvait de Blanchefleur, il n’est pas à prendre avec des pincettes. Il colle à son interlocuteur une féroce tripotée. Le cheval rentre tout seul.

« Tiens ! Tiens ! dit Keu, on dirait qu’il n’a pas voulu venir.

– Puisque tu te crois si malin, vas-y, toi, dit le roi.

– Mais sûrement que j’y vais, et ça ne va pas traîner. »

Le voilà parti à la rencontre de Perceval qu’il trouve maintenant accroupi, à méditer sur ce sang et sur cette neige.

« Holà ! Manant ! Le roi veut te voir, alors tu soulèves ton derrière, tu remontes en selle, et on y va. Sinon, ça pourrait barder pour ta pomme.

– C’est à moi que tu parles comme ça ? Attends un peu, biloute ! »

Et ça recastagne. Perceval est vraiment très énervé. Keu se retrouve avec une bonne luxation de l’épaule, au grand plaisir du fou royal qui voit sa prédiction s’accomplir. Heureu-sement, le roi dispose d’un médecin remarquable et le sénéchal sera promptement rétabli. Et Perceval continue à rêver.

« Vous n’êtes vraiment qu’une paire de bœufs, dit Gauvain, le neveu du roi. Un chevalier, c’est délicat, c’est sensible. Vous le dérangez en pleine rêverie amoureuse, c’est normal qu’il le prenne mal. Je vais y aller, moi, mais j’emploierai les bonnes manières.

– N’importe quoi ! s’écrie Keu. Tu vas y aller avec des gants blancs, des paroles doucereuses au lieu de lance et d’épée, tu vas nous le ramener en le tenant par la main. On pourra dire que Gauvain a remporté une belle victoire.

– Mais ferme la un peu ! Tu nous fatigues. »

Gauvain avait raison. Le chevalier rêveur se laissa convaincre de le suivre chez le roi, d’autant plus que le jour était avancé et que la neige avait commencé à fondre.

Tout en chemin, ils discutent cordialement.

« Ma foi, j’ai mis une belle raclée à ce malotru, et j’ai bien vengé la jeune fille qu’il a maltraitée.

– Mais alors, vous êtes Perceval le Gallois !

– Lui même.

– Vous êtes justement celui que le roi désirait rencontrer. »

Le roi Arthur et la reine Guenièvre firent une grande fête pour accueillir le vaillant héros à leur cour.

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Le troisième jour de la fête, on vit arriver une étrange cavalière. Vous avez certainement remarqué que dans l’œuvre de Chrétien de Troyes, il n’y a que de jolies femmes, mais celle-là fait exception à la règle. C’est une mocheté sans pareille, une mocheté comme on n’en fait plus, et en plus, elle est bronzée ; au moyen âge, pour être belle, il faut être pâle comme un cadavre. Pour compléter le tableau, elle a du poil au menton.

Elle commence à saluer le roi et toute la cour, à l’exception de Perceval, puis se tourne enfin vers ce dernier.

« Malédiction sur toi, Perceval, parce que tu t’es tu quand il fallait poser des questions. À cause de toi, le désastre va s’abattre sur le royaume du pécheur. Il sera frappé par la guerre, la famine, des malheurs en veux-tu en voilà. »

En voilà une histoire ! Si l’on parle trop, ça ne va pas, si on se dit rien, ça ne va pas non plus !

Elle dit encore au roi que s’il a des chevaliers qui n’ont rien à faire, il y a une belle prisonnière à délivrer au château de Montesclaire.

Et bien voilà ! Tous les chevaliers, Gauvain en tête, sont candidats. Tous sauf Perceval qui a décidé de retourner chez le Roi Pêcheur et poser les bonnes questions sur cette lance et ce Graal dont on nous fait tout un crime.

Mais voici que s’amène encore un chevalier : Sambadubrésil, ou un nom comme ça, et il s’en prend à Gauvin.

« Tu es un traître et un lâche, tu as tué mon frère en le frappant dans le dos.

– C’est même pas vrai !

– Tu me traites de menteur, en plus. Eh bien, on va régler ça à la filoche. Rendez-vous chez le roi d’Escavalon.

– J’y serai, et j’en profiterai pour faire un détour par le château du Roi pêcheur. »

Et sans tarder, Gauvain se met en route pour sauver son honneur mis à mal par cet échalas de Gardiendebutdubrésil, un nom dans ce goût-là, Guingambrésil, c’est cela, Guingambrésil !

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En selle vers Escavalon, Gauvain fait étape à Tintagel. Ça tombe bien, il y a un tournoi, ce serait dommage de manquer ça ! Méliant de Lis, le champion de ces dames, doit affronter Tiébaut de Tintagel. En effet, Méliant est follement amoureux de la fille ainée de Tiébaut, celle-ci l’aime aussi, mais n’acceptera de l’épouser que s’il lui prouve son courage, tout le tintouin habituel. Gauvain n’a pas l’intention de s’en mêler, mais il ne passe pas inaperçu avec son armure rutilante. La fille de Tiébaut, comme il se doit, occupe la meilleure place dans la tribune, accompagnée de sa petite sœur que l’on surnomme Courtemanche, comme le comédien, non pas parce qu’elle fait des grimaces, mais parce qu’elle a des bras courts et maigres et qu’elle se vêt au plus serré.

Le tournoi commence. Méliant de Lis est le meilleur de tous, la fille ainée de Tiébaut n’en peut plus, elle tombe en pâmoison.

« Ah ! qu’il est beau ! Mais qu’est-ce qu’il est beau ! Je l’aime, je l’ai dans la couenne !

– Moi je trouve qu’il ne casse pas des briques, ton Méliant, répond Courtemanche, j’aime mieux l’autre, celui qui reste dans son coin. »

La grande sœur démarre au quart de tour et lui imprime sur la figure une marguerite à cinq pétales. Oh ! mais quel fichu caractère !

Et justement, Gauvain, pourquoi il ne participe pas au combat ? On commence à médire sur son compte. Est-ce qu’il a fait vœu de non-violence, ou est-ce qu’il a peur de prendre des gnons ? Mais non, madame, moi je vais vous le dire : c’est un maquignon qui se fait passer pour un chevalier pour vendre sa camelote sans payer la taxe. Il est bon pour le gibet.

En vérité, il veut arriver en entier à Escavalon, car s’il lui venait la mauvaise idée de se faire tuer avant, il ne pourrait plus combattre Ginguambrésil et sa descendance hériterait du déshonneur. Mais la grande sœur de Courtemanche, qui est une vraie peste met la pression sur son père pour qu’il fasse pendre Gauvain pour imposture. Celle-ci, malgré sa jeunesse, sauta à cheval et se précipite chez Garin, qui hébergea le chevalier. Et finalement, tout le monde se retrouve pour discuter : Gauvain, Tiebaut, Garin, Courtemnache. Les explications données finirent par convaincre le seigneur de l’innocence de Gauvain. Courtmanche profite de la situation pour implorer son beau chevalier de lui faire justice contre sa sœur qui l’a si méchamment talochée.

« Mais comment faire ? Je ne vais tout de même pas me battre contre votre sœur. Ça ne se fait pas des choses pareilles !

– Participez demain au tournoi, pour l’amour de moi.

– C’est bien la première fois que je me bats pour une petite fille. »

Dans ce genre de situation, quand un chevalier combat pour une dame, il doit attacher à sa lance un bout de chiffon lui appartenant, une manche en l’occurrence.

Quand tout le monde est rentré à la maison, la grande sœur fait encore son caractère de phacochère.

« Où est-ce que tu es encore allée traîner, petite déver-gondée ? »

Mais le père la remet à sa place vite fait bien fait.

« Tu en as assez fait comme ça ! File dans ta chambre. »

Le problème de Courtemanche, c’est justement qu’elle a de toutes petites manches. Avec cette chose attachée à sa lance, Gauvain va passer pour un ballot. Qu’à cela ne tienne, le père trouve dans sa commode un beau morceau d’étoffe dont il coud pour sa fille une belle manche longue et large, et qui se verra de loin. La fillette est fin contente.

Le lendemain, le tournoi reprend. Méliant de Lis roule des mécaniques. Sa fiancée l’encourage et crie à la volée :

« C’est lui, le plus beau, c’est lui le plus fort, c’est lui le plus vaillant, c’est lui le plus brave, c’est lui le meilleur.

– Bof ! répond sa petite sœur, il ne casse vraiment rien. »

Le combat commence, Méliant contre Gauvain. Méliant se retrouve les quatre fers en l’air.

« Je t’avais bien dit que c’était le mien le meilleur.

– Si je te balance mon poing dans la figure, tu vas t’envoler jusqu’à la tribune d’en face.

– Même pas peur ! Et ton Mélian, c’est un gros nul ! »

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En route vers Escavalon, Gauvain rencontre un jeune seigneur qui l’invite à passer la nuit chez lui.

« Vous ne regretterez pas mon hospitalité. En plus, j’ai une sœur dont vous me direz des nouvelles. »

Le jeune homme, en effet, introduisit notre ami auprès de sa sœur, espérant qu’ils commencent tous deux une romance, ce qui ne manqua pas d’arriver. Malheureusement, un gougna-fier entre sans frapper et les trouve en train de se fricasser le museau.

« Honte à toi ! femme possédée du démon ! Tu es en train d’embrasser celui qui a tué mon père.

– C’est même pas vrai ! »

L’individu disparaît. La fille tombe dans les pommes. Elle se remet vite de ses émotions.

« Je sens qu’il va y avoir de la castagne ! »

Elle lui trouve sur place tout ce qu’il faut pour l’armer, mais pas moyen de mettre la main sur un bouclier.

« Tant pis, dit Gauvain, ceci fera l’affaire. »

Il y a en effet, dans la chambre, un grand échiquier, avec de lourdes pièces d’ébène et d’ivoire. Gauvain balance les pièces et saisit l’échiquier. Le voilà prêt à défendre la tour contre une armée d’assaillants. Il faut dire qu’il avait amené Excalibur, que tonton Arthur lui avait prêtée.

La jeune fille ne sait peut-être pas se servir d’une épée, mais elle pourrait faire de l’ombre au capitaine Haddock sur le plan de la provocation verbale.

« Arrière, ectoplasmes, moules à gaufres, bachi-bouzouks, tchouk-tchouk-nougats, flibustiers, marins d’eau douce, cercopithèques, anacoluthes, catachrèses, approchez si vous en avez dans le ventre ! Amenez-vous que je vous arrache les yeux, que je vous coupe les oreilles, que je vous explose la tête, que je vous éparpille la cervelle, que j’envoie voler vos tripes ! »

Et comme si les injures hergéennes n’étaient pas assez contondantes, elle ramasse les pions, les tours et les cavaliers qu’elle lance à la volée sur les assaillants.

Gauvain, bien entendu, ne se contente pas de la regarder faire, il frappe d’Escalibur dans tous les sens, mais il est seul contre tous.

Fort heureusement, le jeune seigneur, qui n’était au courant de rien, revient de la chasse. Gingambrésil, qui passait dans le coin, arrive aussi.

« Ce n’était pas une bonne idée de l’inviter chez vous, dit-il, mais maintenant que vous lui avez accordé l’hospitalité, vous ne pouvez plus l’attaquer, ce serait un déshonneur, même si c’est un félon et un traître. »

On conclut donc un accord : on règlera les comptes dans un an. En attendant, Gauvain se trouve chargé d’une mission périlleuse : récupérer la lance qui saigne. Si au bout d’un an il revient sans la lance, il devra combattre Gingambrésil, s’il revient avec la lance, son honneur est rétabli sans qu’il y ait duel judiciaire.

On sortit les Saintes Reliques du placard et prêta serment.

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Voilà près d’un an que Gauvain cavalait par monts et par vaux. Non seulement il n’avait pas trouvé la lance qui saigne, mais il n’avait même pas trouvé le château fantôme du Roi Pêcheur. Il traversait une contrée misérable et aussi inculte que notre ministre de l’Éducation nationale quand, égaré dans une sinistre forêt, il porta secours à une femme attaquée par des brigands.

« Au moins, dit-elle, vous ne m’avez pas sauvé à cause de ma beauté. »

À ce moment-là, Gauvain la reconnut. C’est cette fameuse moche fille qui avait sermonné Perceval à cause de son malencontreux silence.

« Et qu’es-tu venu faire sur ces terres maudites ?

– Je cherche le château du Roi Pêcheur, car je dois y trouver la lance qui saigne.

– Tu ne pourras pas le trouver, sauf si c’est moi qui te conduis, et comme tu viens de me sauver la vie, je te dois bien cette faveur. »

« Tu sais, ajouta-t-elle, je ne suis moche que lorsque je m’éloigne du château. Je suis celle qui porte le Graal. »

Elle l’introduisit donc auprès du roi handicapé. On l’invita à un festin, le même manège qu’avec Perceval se produisit. Un gars se promène avec la lance qui saigne.

« Pourquoi cette lance saigne-t-elle ? demande Gauvain à son hôte.

– Cette lance a porté le coup qui m’a rendu infirme. Depuis cette blessure, mon royaume est maudit et ses terres ne produisent plus une lentille. »

Aussitôt parut le Graal, porté par une très belle jeune fille. Gauvain aurait dû poser la deuxième question qui aurait sauvé le royaume, mais il était comme deux ronds de flan en voyant la demoiselle.

« Ce n’est pas possible une affaire pareille ! Comment la même fille peut-elle être à la fois si laide et si belle. »

Et de sa bouche ne put sortir aucune parole. D’ailleurs, au terme d’une rude journée, il s’endormit sur la table carrément flappi.

Quand il se réveilla, il était tout seul sur une lande. Le château et tous ses habitants avaient disparu. Gauvain avait raté le coche. Il reprit la route. Cette fois-ci, le paysage était verdoyant et la plaine riche en blé. Gauvain avait réussi à contrer la malédiction et tout le monde l’en félicitait.

Tous ? Pas vraiment ! La fille du Graal, redevenue laide, est là pour lui passer une soufflante.

« Tu as vraiment un problème avec les femmes, tu as compromis déjà trois fois ta mission pour une histoire de fille : avec la gamine aux manches courtes, avec celle du jeu d’échecs, et maintenant, à cause de la porteuse du Graal. Tu as sauvé le pays de la malédiction, ce n’est pas mal, mais tu as raté l’occasion de guérir le roi.

– Et je ne pourrais pas y retourner ?

– Non, tu en as assez fait. C’est ton ami Perceval qui finira le travail.

– Et pour la lance, qu’est-ce qu’on fait ?

– Comment ça ? Qu’est-ce qu’on fait ?

– Il faut que je la ramène chez le roi d’Escavalon. C’est mon honneur de chevalier qui est en jeu.

– Il n’en est pas question ! la lance, elle reste où elle est.

– Et qu’est-ce que je fais, moi ?

– Tu retournes à Escavalon, et tu leur dis que tu ne l’as pas trouvée.

– Mais ça ne va pas le faire, ça.

– Si, ça va le faire, parce que le félon Greoréas s’est fait tuer au combat, et avant de clamecer, il a confessé le crime qu’il t’avait mis sur le dos.

– Voilà un problème de résout, comme dit l’autre. »

Gauvain et le joli laideron se séparent donc. Elle s’en va vers son Graal et lui vers ses charentaises.

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Revenons à Perceval qui souffre d’une crise de foi. Pas d’une crise de foie, d’une crise de foi. Cela fait au moins cinq ans qu’il n’a pas fourré les pieds dans une église, et ce n’est vraiment pas bien, car un chevalier doit être à la fois preux et pieux.

Un jour, il rencontra un groupe de pénitents qui lui fit remarquer qu’il n’est pas convenable de porter son épée le Vendredi saint. Comme celui-ci n’était pas au courant de tout ça, ils lui firent une leçon de catéchisme. Se sentant pris de repentir, il se rendit chez un saint ermite. Celui-ci lui fit réciter le confiteor et, à force de confessions et d’exhortations, remit sa foi sur les rails.

Lors de cette visite, on en apprend un peu plus sur la généalogie de Perceval. L’ermite l’informe que le Roi pêcheur est en fait son oncle. Celui-ci ne se nourrit que d’une hostie par jour, ce qui est tout de même assez frugal. Quant au Graal, il a la vertu de multiplier la nourriture, c’est bien pratique, si bien qu’on fait toujours ripaille chez le roi, à condition de ne pas oublier de promener ce fameux Graal chaque fois qu’on sert un nouveau plat.

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Conscient qu’il doit réparer ses erreurs, Perceval s’en va, à nouveau chevauchant. Il demande asile en un château dans lequel se trouve un coffre magnifique apporté dans une barque tirée par un cygne. Le problème, c’est que personne ne sait ce qu’il contient. D’après la prédiction, seul le meilleur des chevaliers sera capable de l’ouvrir. Tiens donc ! Même Gauvain, le neveu du Roi, n’y est pas parvenu. Il faudra donc que Perceval s’y colle.

Arrive le grand patron, Partinal de la Vermeille Tour, encore un type gracieux comme la montjoie, avant même de le saluer, il commence à lui dire qu’il n’aura rien a manger tant qu’il n’aura pas essayé d’ouvrir le coffre.

« Mais il ne faut pas t’énerver comme ça, mon petit pote ! Je vais te l’ouvrir, ta valise. »

Et Perceval tourne la clé dans la serrure. Il soulève le couvercle ; personne n’ose respirer. Depuis le temps que l’on cherche à savoir ce qu’il y a dedans : des pierres précieuses ? De riches étoffes ? de saintes Reliques ? Oh non ! Vous n’y êtes pas du tout.

Mais alors, qu’est-ce qu’il y a donc dans ce coffre ?

Un macchabée.

Mais pas n’importe quel macchabée. Bien embaumé, bien astiqué, bien enveloppé comme il faut, c’est le chevalier Vermeil, que Perceval a proprement pourfendu, et qui se trouve être le frère du Seigneur du coin.

Aïe, aïe, aïe ! Ça sent la vengeance et la viande crue !

Heureusement, Perceval a retrouvé la foi. Dieu va l’aider. Et le voilà reparti avec un duel sur le dos.

Le lendemain, armé de la fameuse épée de tonton, notre chevalier s’apprête à affronter son redoutable adversaire. Dès le premier assaut, les deux lances se rompent. Dans ces cas-là, on descend de cheval et on termine la castagne à l’épée. Voilà que celle de Perceval se brise. Il est fichu. On l’avait pourtant prévenu.

Heureusement, Partinal, malgré son air bourru est un brave et un preux. Il n’a pas l’habitude de frapper un ennemi désarmé. Alors il échange la vie de Perceval contre une promesse : celle de dire du bien de lui au roi Arthur, qui a un peu sa famille dans le nez depuis le coup de la coupe renversée sue la robe de Guenièvre.

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Perceval chevauche de nouveau, à la fois heureux et triste : heureux parce que Dieu l’a gardé en vie, triste parce que son jouet est cassé. Il finit par trouver le château du lac de Cotoatre. Le malheur, c’est qu’il est gardé par deux féroces dragons pyromanes.

Notre féal chevalier prend la sage précaution d’aller à la messe avant d’entreprendre quoi que ce soit, puis il dégotte une grosse hache, et en avant la musique. Bien entendu, les pécores du coin font tout pour le décourager :

« N’y allez pas, messire, vous allez vous faire carboniser.

– Je vais juste faire un tour chez le forgeron, le temps qu’il me répare une épée, et je reviens. »

Et le voilà parti. Son écu placé devant son visage, il se lance à l’assaut des deux énormes chlamydosaures. D’un coup de hache, il tranche les deux pattes avant du premier, ce qui a pour effet de le calmer pour un bon moment. Quant au second, il ne se laisse pas démonter, il plante ses griffes dans le bouclier, qu’il arrache à son propriétaire. La bête a beau piétiner tant qu’elle peut, elle ne parvient pas à s’en dépêtrer. Perceval en profite pour lui couper le cou. Et le tour est joué. Mais l’autre dragon, remis de ses émotions, l’envoie valdinguer d’un coup de queue. Le chevalier le coupe en deux dans le sens de la longueur, libérant le brasier qui lui réchauffait les tripes.

« Aïe ! dit Perceval. Je me suis brûlé. »

Il ne lui reste plus qu’à franchir le pont-levis et trouver le forgeron qui lui répara sa Notung et lui promit que, quoi qu’il arrive, celle-ci ne se brisera plus jamais.

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Toujours en quête du Graal, Perceval rencontre un étrange vieillard :

« Je suis Merlin, l’Enchanteur.

– Enchanté ! »

Et puis, tout s’enchaîne à merveille. Allez ! Finissons-en ! Perceval retrouve le château de son oncle, il pose enfin ze very important quouécheune. Le pays avait déjà recouvré sa richesse, le roi recouvre sa santé, et surtout, surtout, sa quête du Graal s’étant heureusement terminée, notre vaillant héros va pouvoir épouser Blanchefleur qui le rendra heureux et lui fera des tas de petits Percevaux.

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La mort de Chrétien de Troyes laisse son œuvre inachevée, mais elle se poursuit indéfiniment dans l’imagination des hommes. L’idée que la lance ensanglantée aurait bien pu être la Sainte-Lance qui perça Jésus en croix, et que le Graal pourrait être le Saint-Graal qui recueillit son sang a germé plus tard, principalement sous la plume de Wolfram von Eschenbach, un Meistersinger cher à Richard Wagner.

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Le Rieu de Condé, le 23 août 2015