Piques 61 à 70

61 - Un Cri

J’ai acheté chez un bouquiniste un vieux dictionnaire des rimes. J’y ai trouvé en marque-page ce manuscrit anonyme :

 

— Écris-moi un recueil de nouvelles ;

— Écris-moi un recueil de poèmes ;

— Écris-moi quelque chose de beau sur Papa et Maman car je les aime trop. Brosse leur portrait, leurs immenses qualités, (profonds, sincères, vrais, généreux, modestes, gentillesse… gaieté et humour de (illisible), qualités de cœur. Nous pensons trop aux autres avant de penser à eux.

— J’ai besoin de parler de ce que je vis, de parler de mon expérience. J’ai besoin de faire éclater ma souffrance, mon chagrin.

— N’oublie pas de parler de Dieu.

Je t’en supplie.

62 - La Baleine de Jonas

Chacun sait que Jonas n’a pas pu être avalé par une baleine, il était trop gros pour passer entre les fanons. En revanche, il aurait très bien pu se faire gober par un grand cétacé, par exemple un cachalot.

Il est cependant impossible qu’il ait passé le ouiquende dans la carcasse de la bête. Il y serait vite mort asphyxié. À moins que…

À moins que ce cachalot ait souffert d’aérophagie. Dieu pense vraiment à tout.

63 - Insupportables supporteurs

« Et vous ? Vous supportez la France ou la Belgique ?

– J’ai déjà assez de mal à supporter mes voisins, s’il faut que je supporte tout un pays ! »

64 - Atelier d’écriture - Wiers 13 février 2016

Le jeu consiste à inventer des personnages et à raconter une histoire en rapport avec les marais de la Verne, en y incorporant, si possible, une allusion à la faune ou la flore de ces marais : un promoteur immobilier décide de construire une résidence au beau milieu des marais. Comment vont réagir les habitants ?

Quelle émotion au village !

Que sont venues faire, au beau milieu des saules et marais de la Verne, ces gigantesques fourmis d’acier ?

Déjà Jef Roidanldeau, le campeur solitaire un tant soit peu décoiffé de la toiture, fraîchement installé au château de Biez, armé de son vieux magnétophone à bobine en tire une pas très jouasse. Arpentant passerelles et sentiers dans l’espoir d’y capturer quelques chants d’oiseaux, il ne capte plus que le gazouillement des tronçonneuses.

Chacun se plaint à son voisin, invente sa petite histoire. De toute façon, on ne nous dit jamais rien ! Même le curé de Wiers, l’abbé Mousse-Papame, clame ex cathedra que tout ce micmac va réveiller les bienheureux de son cimetière.

Quant au bourgmestre Matt Schottbiloet, mieux placé que quiconque pour être au courant de la situation, il décide enfin de réunir la population afin de la rassurer :

« Il n’y a pas de quoi s’énerver, leur dit-il. C’est juste un tout petit contrat de rien du tout que j’ai passé avec Van Toeskitroewe, le promoteur flamand. Il va nous construire une jolie résidence qui mettra en valeur le cadre exceptionnel de nos marais. De plus, elle apportera à notre beau village le regain de jeunesse dont elle a le plus grand besoin. »

Et se disant, il déroule une grande affiche présentant de beaux immeubles ornés de larges balcons fleuris et séparés par de spacieuses allées arborisées. Le photographe a pris le soin de placer au premier plan un magnifique iris jaune. On y peut lire :

« Réservez votre appartement aux Vergers de Wiers ; du studio au cinq pièces. »

« C’est ça ! s’écrie Odile Huyseter, la vieille institutrice, c’est toujours beau sur l’affiche, c’est en coupant le ruban qu’on déchante !

– Ouais ! S’ils aiment le béton au bord de l’eau, qu’ils aillent à Middelkerke ! »

Tout le monde exprime son avis en même temps. On ne s’entend plus ! Une vraie basse-cour ! Schottbiloet est complètement débordé.

« Moi je vais aller leur dire deux mots. Je leur colle une bonne raclée, je casse tout et ils rentrent chez eux avec des bleus partout. Écrabouiller les fleurs avec leurs chenilles ! Non mais quoi ? »

Une toute petite voix vient de s’exprimer. Tout le monde se tait. Tous les regards convergent vers Bétrice Hératopse, une grande fille maigre de douze ans aux longues tresses rouges, les deux mains fourrées dans les poches de son blouson, une grippiette à l’insolence redoutable. On dit qu’elle use un prof par trimestre. Si ses yeux étaient des poings, elle en aurait déjà étalé deux ou trois. Elle qui s’est tant vantée d’avoir démantelé un réseau de braconniers à elle toute seule, devrait facilement déglinguer un malheureux bulldozer à la force de ses petits bras.

« C’est une idée à étudier, mon petit, » dit Jef.

65 - À la tienne ! (2)

L’Assemblée de Dieu de Vichy avait trois annexes : Gannat, Moulins et Jaligny. J’avais une affection particulière pour celle de Jaligny sur Bresbe, un trou creusé au fin fond du Bourbonnais, rendu célèbre par le film un idiot à Paris. Cela se passait chez un fermier, dans une grange au sol de terre battue, les gens venaient parfois au culte en charentaises, les poules et les canards assistaient aussi à la célébration. Il fallait partir de bonne heure. Nous étions jeunes mariés et nous avions une Renault 14, un véhicule maniable comme un porte-avions que j’avais surnommé « la Voiture des Grands Espaces ». Nous prenions avec nous une Vichyssoise, puis nous faisions un détour par Saint-Gerand-de-Vaux pour prendre une mamie. Je déposais tout le monde à Jaligny et je partais chercher deux ou trois paysans dans un village de Saône-et-Loire. Après la réunion, on faisait le même circuit en sens inverse. Nos frères de Bourgogne m’invitaient à m’arrêter boire un coup, ce que je refusais gentiment : la route est plus longue que large.

« C’est-y qu’la Josiane elle va t’engueuler si tu bois un verre avec nous ? »

66 - Schwitzer Düüütsch

Le problème des Alémaniques, c’est que quand ils disent « je t’aime » à une fille, elle croit qu’elle va se faire mordre :

« Irkrrhh lièb dirkrrhh ! »

Et moi je m’étais inscrit à un camp d’évangélisation près de Saint-Gall pour faire des progrès en allemand.

J’arrive sous la tente : une jeune fille est en train de raconter une histoire aux enfants. Je me dis : c’est curieux, j’ai un niveau assez moyen en allemand, c’est normal que je ne comprenne pas tout, mais là je ne pique absolument rien.

Le soir, il y avait un concert avec une chorale salutiste qui s’appelait Happy People.

Le groupe a été présenté :

« Nous avons la joie d’accueillir ce soir Happy People. Happy People, ça veut dire en anglais Friilirkrrhi Lüüüt. »

Du même coup, j’ai compris pourquoi je n’avais rien compris.

67 - Un train peut en cacher un autre

J’habitais à Châteaudun le long de la ligne de chemin de fer. Il y a eu sur cette ligne des travaux qui ont duré tout l’été. Pendant trois mois, plusieurs fois par jour, un train partait de la gare sans voyageurs. Il s’arrêtait juste sous ma fenêtre, il donnait un coup de trompette et faisait marche arrière. J’ai écrit à la SNCF, leur demandant de m’expliquer la raison de tout ce bronx. Ils ne m’ont jamais répondu.

68 - Réponse de Normand

Il y a bien longtemps, dans ma jeunesse, j’ai demandé une Normande en mariage. Elle m’a répondu : « Ben j’sais pas. »

Plus tard elle m’a dit oui, ensuite elle m’a dit non.

Si j’avais aimé une Bruxelloise, ç’aurait été beaucoup plus simple, elle m’aurait dit : « Non peut-être ».

Ça veut dire oui.

69 - Pâte à modeler

J’ai l’impression que l’église est une grosse boule de pâte à modeler. Et toi, tu es une petite boule jaune, une petite boule bleue, une petite boule violette. Et voilà qu’une grosse main t’empoigne, elle te pétrit, elle te colle à la grosse boule, elle pétrit la grosse boule, et, grâce à toi et à tes copines, la grosse boule prend du volume, pour le plus grand bonheur de celui qui t'a malaxée, mais toi, maintenant, tu fais partie d’un gros machin couleur caca d’oie.

Alors que faut-il faire ? Refuser de faire partie de l’église pour garder sa belle couleur jaune, ou bleue, ou violette ? Moi, j’ai une meilleure idée.

Si seulement…

Si seulement tu laissais le Saint-Esprit te prendre entre ses doigts, petite boule jaune ! Il te pétrirait, il te donnerait une forme, arrondie ou allongée, peut-être qu’il te mêlerait à une petite boule bleue pour faire une petite boule verte. Il composerait un tableau multicolore.

Comme ce serait beau !

Les hommes sont des bourrins, le Saint-Esprit est un artiste.

70 - Un mail de Juppé

Juppé m’a envoyé un mail : « Retrouvons ensemble la fierté et le bonheur d’être français ! »

C’est sûr qu’avec un président comme lui, nous allons nager dans le bonheur et qu’il y aura de quoi être fier.

Juppé, il a dû se dire : Fillion, avec un nom pareil, il est obligé de voter pour moi.