Chapitre XIII Vive la République !

Lynda avait décidé de quitter la Syldurie et de renoncer définitivement à la politique si Wladimir, son dauphin, était battu aux élections présidentielles.

« Après tout, je pourrais me remettre à la guitare, et puis j’aurai plus de temps pour le service de Dieu.

Le couperet électoral, à défaut de lui trancher le cou, trancha dans ses décisions : Dimitri Plogrov fut donc élu premier président de la République de Syldurie avec cinquante-quatre pour cent des voix.

« Me pardonneras-tu de t’avoir trahie ? » demandait Wladimir désolé.

Pour toute réponse, Lynda enroula ses bras autour de son cou et lui donna une paire de baisers amicaux.

Elle s’empressa, en premier lieu, de visiter Judith en prison.

« Alors, c’est vrai ? Maintenant que tu n’es plus reine, tu vas quitter la Syldurie ? Où iras-tu ?

– Nous y réfléchissons avec Julien. Nous hésitons entre la Grèce et la France. En tout cas, nous voulons rompre avec cette vie et en commencer une nouvelle.

– Je comprends. Mais tu vas me laisser toute seule. Tu pourrais me prendre avec toi. Il y a aussi des prisons en France.

– Je ne vois pas comment. Je suis une femme ordinaire, à présent, mais je ne t’oublierai pas. Périklès te rendra visite, ou quelqu’un de l’église.

– Ce n’est pas pareil.

– Et je continuerai à te téléphoner tous les mardis soirs. Tu ne me verras plus, mais tu m’entendras.

– Oui.

– Et puis, j’intercéderai auprès de Dimitri pour qu’il tienne compte de ta bonne conduite et t’accorde la grâce présidentielle. C’est comme ça que ça se passe, en république.

– Tu vas intercéder auprès de ton ennemi. Tu vas t’humilier à cause de moi.

– Mon ennemi intime. Je vais le caresser dans le sens du poil. Il comprendra. Et puis s’il ne se laisse pas convaincre, en dernier recours, dans l’intimité, je pourrais toujours lui coller quelques baffes.

– Tu dis ça sérieusement.

–Non. »

Le ci-devant couple royal préparait son déménagement. Quel imposant garde-meuble ! Fort heureusement, Ottokar avait mis à sa disposition de nombreuses dépendances de son petit manoir de province.

« Installons-nous à Paris, » proposa Julien, « nous avons suffisamment d’argent de côté pour ouvrir ma maison d’édition dans le Quartier latin. Mon projet de nouvelle traduction d’Homère est toujours dans les cartons. Et puisque tu as fait des progrès en grec…

– Va pour Paris. Et pourquoi ne partirions-nous pas en France dès maintenant ? Prenons un ou deux mois de vacances pour préparer notre installation. Nous y avons encore des amis. Nous visiterons aussi les châteaux de la Loire et nous en profiterons pour faire un petit coucou à Sigur et à Félixérie.

– Emmenons aussi Elvire. Un changement de climat devrait l’aider à se reconstruire.

– Tu ne crains pas de me rendre jalouse ?

– Jalouse ? Toi ? D’Elvire ?

– Je te fais marcher. Tu as raison, en venant avec nous, elle se remettra totalement de ce qu’elle a vécu. »

À ce propos, qu’est devenue notre amie Xanthia ?

Sitôt qu’Elvire fut libérée de ses griffes, Lynda fit lancer un avis de recherche, mais la Police royale fut incapable de retrouver ses traces. Lynda aurait peut-être mieux fait de s’en occuper elle-même. Il y a fort à penser que l’infernale infirmière ait quitté le pays sur la pointe des pieds et se soit clandestinement embarquée vers Athènes. Bon débarras !

Le cœur en peine, Lynda, Elvire, Julien et les enfants s’engouffrèrent, chargés de lourds bagages, dans un taxi qui les éloigna du Palais royal, devenu Palais présidentiel, et les conduisit à l’aéroport.

« Que vas-tu faire du Sylduria Force One ? Le laisser au président ?

– Et puis quoi encore ? Je l’ai payé avec mes sous, cet avion. Si Dimitri le veut, il me l’achète. Il a de l’argent, maintenant qu’il est président. »

Atterrissage à Toussus-le-Noble, hôtel modeste dans le Quatorzième, promenades dans Paris, visite à Mohamed et Aïcha, visite à Helmut et à Zoé, repas chez Xi Ling Yang, tel était le programme de Lynda et son petit groupe. Elle avait décidé de se séparer de son petit monde et de ne donner ses coordonnées à personne, aussi longtemps qu’elle ne se serait pas acclimatée à sa nouvelle vie.

Alors qu’ils arpentaient justement le boulevard Saint-Michel, repérant les agences immobilières et les boutiques susceptibles d’abriter leur projet, un autocar gris s’immobilisa, libérant une trentaine de garants de la sureté républicaine.

« Allons bon ! » s’écria Lynda, « il ne manquant plus qu’eux ! Qu’est-ce qu’ils veulent encore ? Est-ce la révolution ?

– Non, » répondit Julien, « on les sort pour les occuper. »

Cette remarque serait-elle tombée dans les oreilles des porte-matraque ? Toujours est-il que leur chef leur coupa la route.

« Vous, là ! Contrôle d’identité ! Vos papiers ! »

Lynda le fixa du regard.

« Encore vous, Commandant ! Décidément, votre zèle à servir la République vous place toujours en travers de mon chemin.

– Ce n’est pas vrai ! Lynda de Syldurie ! Je sens que je vais passer une mauvaise journée !

– Pourquoi donc ?

– Eh bien ! parce que… n’en déplaise à Votre Majesté… chaque fois que Votre Majesté se pointe à Paris, il nous arrive des bricoles.

– Alors, soyez rassuré : il n’y a plus de Majesté, si ce n’est la majesté de mon sourire. La Syldurie est une république et vous êtes certainement le dernier à le savoir.

– Si vous n’êtes plus reine, on peut vous donner quelques coups de matraque sans risquer de provoquer la troisième guerre mondiale.

– Comme vous voudrez, mais je vous préviens, j’ai la tête dure. Si vous vous cognez contre moi, vous allez vous faire mal. »

À la menace des matraques, Lynda riposta par la menace de ses yeux.

« Bon, bon, ça va ! circulez ! »

Pendant qu’à Paris se déroulaient ces incidents, à Arklow, le nouveau président avait réuni quelques parlementaires et bâclé la constitution de la nouvelle République. En voici l’article premier :

« La Syldurie est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine ou de race. Elle ne tolère aucune croyance. »