La Coupe de Joseph

Je voudrais attirer l’attention sur une difficulté d’interprétation de la Bible que l’on aborde rarement, et poser cette question : Joseph a-t-il pratiqué la divination ? C’est ce qui paraît ressortir de Genèse, chapitre 44, verset 5.

Est-il nécessaire de rappeler que la parole de Dieu condamne sans équivoque la divination, ainsi que toute forme d’occultisme ?

Lorsque tu seras entré dans le pays que l’Éternel, ton Dieu, te donne, tu n’apprendras point à imiter les abominations de ces nations-là. Qu’on ne trouve chez toi personne qui fasse passer son fils ou sa fille par le feu, personne qui exerce le métier de devin, d’astrologue, d’augure, de magicien, d’enchanteur, personne qui consulte ceux qui évoquent les esprits ou disent la bonne aventure, personne qui interroge les morts. Car quiconque fait ces choses est en abomination à l’Éternel ; et c’est à cause de ces abominations que l’Éternel, ton Dieu, va chasser ces nations devant toi. Tu seras entièrement à l’Éternel, ton Dieu. Car ces nations que tu chasseras écoutent les astrologues et les devins ; mais à toi, l’Éternel, ton Dieu, ne le permet pas.

Deutéronome 18.9/14

Relisons dans son contexte le passage dans lequel il est dit que Joseph possédait une coupe dont il se servait pour deviner :

Joseph donna cet ordre à l’intendant de sa maison : Remplis de vivres les sacs de ces gens, autant qu’ils en pourront porter, et mets l’argent de chacun à l’entrée de son sac. Tu mettras aussi ma coupe, la coupe d’argent, à l’entrée du sac du plus jeune, avec l’argent de son blé. L’intendant fit ce que Joseph lui avait ordonné.

Le matin, dès qu’il fit jour, on renvoya ces gens avec leurs ânes. Ils étaient sortis de la ville, et ils n’en étaient guère éloignés, lorsque Joseph dit à son intendant : Lève-toi, poursuis ces gens ; et, quand tu les auras atteints, tu leur diras : Pourquoi avez-vous rendu le mal pour le bien ? N’avez-vous pas la coupe dans laquelle boit mon seigneur, et dont il se sert pour deviner ? Vous avez mal fait d’agir ainsi. L’intendant les atteignit, et leur dit ces mêmes paroles. Ils lui répondirent : Pourquoi mon seigneur parle-t-il de la sorte ? Dieu préserve tes serviteurs d’avoir commis une telle action ! Voici, nous t’avons rapporté du pays de Canaan l’argent que nous avons trouvé à l’entrée de nos sacs ; comment aurions-nous dérobé de l’argent ou de l’or dans la maison de ton seigneur ? Que celui de tes serviteurs sur qui se trouvera la coupe meure, et que nous soyons nous-mêmes esclaves de mon seigneur ! Il dit : Qu’il en soit donc selon vos paroles ! Celui sur qui se trouvera la coupe sera mon esclave ; et vous, vous serez innocents. Aussitôt, chacun descendit son sac à terre, et chacun ouvrit son sac. L’intendant les fouilla, commençant par le plus âgé et finissant par le plus jeune ; et la coupe fut trouvée dans le sac de Benjamin.

Ils déchirèrent leurs vêtements, chacun rechargea son âne, et ils retournèrent à la ville. Juda et ses frères arrivèrent à la maison de Joseph, où il était encore, et ils se prosternèrent en terre devant lui. Joseph leur dit : Quelle action avez-vous faite ? Ne savez-vous pas qu’un homme comme moi a le pouvoir de deviner ?

Genèse 44.1/15

Bien que la prophétie consiste très souvent à donner des informations sur des événements à venir que le prophète ne pouvait connaître que par une révélation divine, la divination n’a rien à voir avec la prophétie. Cela paraît évident. Et pourtant… Je suis affligé de voir certains chrétiens mal affermis s’imaginer que Nostradamus était un prophète de Dieu. Raisonnement : Il a fait des prophéties comme Jérémie, donc c’est un prophète comme Jérémie ! Non, Nostradamus n’était pas un prophète, mais un devin.

Revenons à notre texte de la Genèse. Si l’on veut l’étudier avec sérieux, nous devons nous poser deux questions :

  • Est-ce un texte historique, poétique, prophétique, philosophique ou didactique ?
  • S’adresse-t-il aux Juifs, aux païens, aux chrétiens ou à une personne en particulier ?

En l’occurrence, il s’agit d’une section historique qui concerne d’abord les Juifs.

Ensuite, nous devons considérer le contexte, du plus proche au plus éloigné :

  • Le verset
  • Le chapitre
  • Le livre
  • L’ensemble de la Bible

En Genèse 44.5, toutes les versions disent : deviner, prédire l’avenir, tirer des présages, aucune, à ma connaissance, ne dit prophétiser.

D’autre part, il était habituel, en Égypte, de prédire l’avenir au moyen de liquide dans une coupe. Dans la chrétienté d’aujourd’hui, nous trouvons ce même principe d’assimilation au monde : ce n’est pas si grave que ça puisque tout le monde le fait. Selon ce raisonnement, il aurait donc été normal que Joseph ait deviné dans une coupe, puisque cela se pratiquait dans la société dans laquelle il vivait.

D’où notre question : Joseph a-t-il vraiment deviné, sachant que Dieu l’interdit ?

  • Première explication :

La loi n’avait pas encore été donnée et Joseph n’a pas eu connaissance du Deutéronome. Il ne pouvait donc pas savoir que Dieu interdisait cette pratique.

  • Première objection :

En l’absence de parole écrite, Dieu faisait connaître sa volonté par d’autres moyens : des songes, des visions, la conscience, et Joseph pouvait parfaitement discerner ce qui était péché de ce qui ne l’était pas.

  • Deuxième explication :

Joseph s’est laissé influencer par l’esprit mondain qui l’environne et s’est laissé entraîner à pécher. C’est ce qui est arrivé à David lors de son aventure avec Bath Shéba.

  • Deuxième objection :

David a été accablé par sa faute jusqu’à ce qu’il se repente. Ce n’est qu’après cette démarche que Dieu a recommencé à le bénir. En revanche, il n’est écrit nulle part que Joseph se soit repenti d’avoir deviné dans sa coupe et sa communion avec le Créateur n’a jamais été interrompue.

  • Troisième explication :

Daniel avait le don de prophétiser, il avait aussi des songes et des visions qu’il savait interpréter, il interprétait aussi les rêves des autres. Or Daniel, exilé dans un pays où l’astrologie était une pratique courante, était assimilé, malgré lui, à un astrologue :

La reine, à cause des paroles du roi et de ses grands, entra dans la salle du festin, et prit ainsi la parole : O roi, vis éternellement ! Que tes pensées ne te troublent pas, et que ton visage ne change pas de couleur ! Il y a dans ton royaume un homme qui a en lui l’esprit des dieux saints ; et du temps de ton père, on trouva chez lui des lumières, de l’intelligence, et une sagesse semblable à la sagesse des dieux. Aussi le roi Nebucadnetsar, ton père, le roi, ton père, l’établit chef des magiciens, des astrologues, des Chaldéens, des devins, parce qu’on trouva chez lui, chez Daniel, nommé par le roi Beltschatsar, un esprit supérieur, de la science et de l’intelligence, la faculté d’interpréter les songes, d’expliquer les énigmes, et de résoudre les questions difficiles. Que Daniel soit donc appelé, et il donnera l’explication.

Daniel 5.10/12

Dans un contexte social similaire, Joseph, lui aussi interprétait ses propres songes, par exemple, celui des gerbes qui se prosternent, mais aussi ceux des autres : les rêves du panetier et de l’échanson ou les rêves du pharaon. Les Égyptiens ne devaient pas non plus faire la différence et l’assimilaient, lui aussi, à leurs magiciens.

C’est cette explication qui me paraît la plus plausible.

Je tiens toutefois à mettre en garde contre une certaine tendance à vouloir interpréter systématiquement nos propres rêves. Ainsi, j’ai lu, il n’y a pas si longtemps l’article d’un de ces apôtres autoproclamés qui prétendait donner l’explication de rêves les plus courants. Par exemple : rêver qu’on se trouve nu en société serait un signe que nous aurions des problèmes avec l’occultisme. Il m’arrive fréquemment de rêver que je suis tout nu en société, mais c’est ce monsieur qui a des problèmes avec l’occultisme : oniromancie.

  • Troisième objection :

Pourquoi Joseph dit-il lui-même (vs 15) qu’il a le pouvoir de deviner ?

Le contexte du chapitre, ainsi que des précédents, va nous donner une réponse :

Cette remarque fait partie du plan de Joseph, avec la complicité de l’intendant, pour plonger ses frères dans la plus grande confusion et les amener à la repentance.